Renouveau

Le temps n'est plus aux larmes [L'histoire se déroule en Janvier 2000]
 
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 Sui Generis [17]

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Mar 15 Juil - 22:33


Raphaël - Décembre – 1981


Raphaël s’inclina respectueusement devant Vaan. Il avait les yeux injectés de sang comme s’il n’avait pas dormi depuis deux jours. Sa tenue était débraillée, sale, en lambeaux. Ses cheveux d’ébène étaient emmêlés et un bandage jauni tâché de sang couvrait son front. Une blessure qu’il ramenait de son récent affrontement avec les Traîtres.
Rien qu’à l’expression de son visage, on pouvait deviner que les nouvelles ne seraient pas bonnes. Noires ailes, noires nouvelles.
- Quel message m’apportes-tu, Raphaël ? demanda Vaan en se levant de derrière l’imposant bureau en bois d’acajou qui lui servait de table de travail.
Raphaël redressa la tête. On pouvait lire dans ses yeux une peine immense.
- Ariel est mort. Tué par Famaël.
Ariel était l’un des meilleurs guerriers des SangDragon avec Merle et Remiel. Sa perte était inestimable mais Vaan ne laissa rien transparaître de ses émotions.
- Et les Traîtres ?
- Ils… Raphaël avala sa salive. Ils ont réufi à délivrer Azraël. Nous avons tué Erael et capturé Michel mais Famaël f’est enfui avec le prisonnier. Remiel et ma mère font encore à leur recherche mais je doute que nous ne parvenions à les retrouver. Famaël est doué pour la difimulation.
- Oui… Je sais. Samaël est même excellent pour ça. Il peut se glisser et se fondre n’importe où ce petit rat. Vaan fit le tour de son bureau et posa une main sur l’épaule du messager. La mort d’Ariel est regrettable. C’était l’un de mes plus fervents féaux. J’espère que tu prendras exemple sur lui en me restant fidèle jusqu’au bout. Son âme restera éternellement dans nos mémoires.
Raphaël hocha lentement la tête. Il le serait, fidèle jusqu’à la mort.
Le Père hocha la tête en esquissant un demi-sourire.
- Bien. Très bien. Son visage redevint illisible. Les temps sont graves, reprit-il. Qu’Azraël et Samaël se soient échappés se révèle catastrophique. Nous devons absolument savoir quels sont leurs objectifs. Ce n’est pas simplement une rébellion. C’est une nouvelle guerre entre Frère de Sang qui se prépare. Apporte-moi Michel que vous avez capturé. Je vais l’interroger… personnellement.

Et il en fut ainsi. Raphaël emmena Michel à Vaan. Michel faisait à peine plus d’un mètre quarante. C’était un nain et sa bedaine pendait largement au-dessous de sa boucle de ceinture. Il ne lui restait que quelques touffes de cheveux qui pendaient comme des toiles d’araignée de part et d’autre de sa tête bizarrement large et ronde. Son front proéminent lui donnait, malgré sa toute petite taille, un air arrogant et sûr de lui.
Raphaël le jeta aux pieds du Père, le forçant ainsi à s’aplatir devant lui.
- Michel, commença Vaan sur le ton de la conversation, heureux de te revoir sain et sauf. J’espère que tu as fait bon voyage.
Le nain se redressa sur ses jambes courtaudes et lança un regard de défi à Vaan.
- Je suis content aussi. Par contre, l’autre balafré là, il désigna Raphaël d’un signe tête, a été infect durant tout le voyage. Pas agréable pour un sou. Un vrai con !
- Il est comme ça. Tout comme son élocution désastreuse. On ne peut rien y faire. Mais il n’y a pas mort d’homme. Toi par contre, donne-moi une bonne raison de ne pas t’écrabouiller sur le champ.
Le changement de ton fut incisif. Les visages des deux hommes s’assombrirent au même moment et Raphaël comprit que la confrontation allait vraiment commencer.
- Une seule raison ? Le nain fit mine de réfléchir. Si vous me tuez, vous ne pourrez plus profiter de mes piques hilarantes.
- J’ai dit une bonne raison.
Les yeux du nain se levèrent vers le ciel. Il soupira, faisant gigoter sa bedaine imposante sous sa chemise à carreau tâchée de sang.
- Bon, bon. Si vous faîtes ça, vous ne pourrez jamais retrouver Samaël et Azraël.
- C’est une assez bonne raison. Alors… où sont-ils ?
- C’est une assez bonne question, fit Michel en souriant, laissant apparaître les quelques chicots de sa bouche édentée. Mais qu’est-ce qui peut m’assurer que vous n’allez pas me tuer une fois que je vous aurai donné cette information ?
Vaan resta un long moment à fixer la petite personne.
- Rien, finit-il par répondre. Mais tu n’as pas le choix.
Le nain ne sembla pas du tout impressionner par la réponse en demi-teinte du Père. Au contraire, son torse se bomba sur ses petites jambes arquées, faisant dépasser une bouée de chair blafarde de sous sa chemise.
C’était proprement ridicule.
- Je n’ai pas peur de la mort.
- Il y a des choses… pires que la mort.
Vaan leva sa main. Le gant noir ceint jusqu'à son coude. Raphaël ressentit alors une pression sur ses épaules. C’était exactement comme si on tentait brusquement de l’écraser par une force inexorable, inflexible, impériale. Sa tension monta en flèche, sa vision se brouilla quelque peu. Il avait le cœur au bord des lèvres, l’envie de régurgiter son dernier repas était puissante mais il se retint tant bien que mal. Ce n’était pas une impression désagréable pourtant. C’était comme si on cherchait à le purifier.
Il tomba sur ses genoux, en transe, il n’y avait qu’un Elu. C’était Vaan. Son maître. Son modèle. Son Dieu.
Lorsque la voix de son maître retentit à nouveau, il la sentit vibrer en lui. Elle parcourut chacune de ses veines, fit vibrer ses os et chanceler sa conscience. Les mots jaillissaient de ses lèvres comme une pluie d’or liquide d’une fontaine de diamant.
Une simple question. Toujours la même.
- Où sont-ils ?
Les mots ne s’adressaient pas à lui mais l’essence des sons parvenait à le mettre dans cet état second. A côté de lui, Michel le Nain se mit à pleurer. Tout n’était que terreur dans son regard.
Raphaël comprit. Il fallait suivre le chemin que traçait Vaan pour eux et ils pourraient tous voir la lumière. Si l’un d’eux s’en écartait, il connaîtrait les ténèbres et les tourments éternels.
Comme pour confirmer ses pensées, le Nain se mit à parler. Il révéla tout. Tout ce qu’il savait.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Mer 16 Juil - 13:31


Remiel - Décembre – 1981


Sa lame transperça la gorge de son adversaire faisant jaillir le sang de la profonde coupure. Quelques gouttes lui arrosèrent le visage, répandant sur lui l’odeur caractéristique du fer. Pendant un instant son adversaire resta sur ses jambes, le visage hagard et toujours cette lueur d’incompréhension dans les yeux. Puis, lentement, son adversaire tomba en arrière, ses cheveux battant son visage dans sa chute. Enfin, il heurta le sol et ne bougea point, comme une poupée désarticulée.
D’un revers de manche, Remiel essuya le sang qui lui avait éclaboussé le visage. Sa besogne était terminée. Vaan, le Père, l’avait envoyé en urgence pour une mission spéciale. Elle l’était particulièrement car elle consistait à éliminer certains de ses Frères. Ceux qu’on appelait désormais les Traîtres. Ils étaient quatre : Erael, Michel, Samaël et enfin Azraël.
Ils avaient choisi de s’écarter du chemin que leur avait tracé le Père. En conséquence, celui-ci avait envoyé ses quatre meilleurs guerriers. Lui, Ariel, Merle et son fils Raphaël. Ariel était mort sous les coups de Samaël. Merle avait tué Erael. Raphaël avait capturé Michel. Quant à lui…
Remiel observa le corps figé de son adversaire. Les doigts de sa main étaient encore crispés sur la garde de son épée. Son adversaire s’était débattu jusqu’au bout. Il aurait eut encore plus de mal à le vaincre s’il ne l’avait pris par surprise.
Il se trouvait dans les ruines d’un vieux château dans les montagnes. On disait que c’était ici que le Père avait grandi.
Les pierres moites, couvertes de lierre, semblaient venir du fonds des âges. Un vent insidieux s’engouffra par une brèche. Sa cape claqua contre ses bottes de cuir bouilli. Il se mit à sourire. Le vent apportait avec lui une odeur qu’il connaissait par cœur. C’était Samaël. Il arrivait.
Bientôt des pas retentirent dans l’étroit couloir du château. Remiel se retourna. Il pouvait maintenant parfaitement sentir la présence de Samaël, celui-ci ne tentait même pas de la masquer. Il aurait pu car il était le plus doué d’entre eux pour ça.
Le bruit de bottes tapant sur les dalles de pierre s’amplifia puis s’arrêta. Même s’il pouvait le sentir, Remiel ne parvenait toujours pas à le voir. Il tourna la tête de tous les côtés, levant son épée devant lui, les poings serrés sur la garde.
- Montre-toi, Samy ! Cria-t-il dans le noir. Je sais que tu es là.
Il attendit quelques secondes. D’abord, seul un grand silence lui répondit. Puis, émergent de nulle part, Samaël apparut. Du moins en partie. Les traits de son visage étaient dissimulés par une lourde capuche et l’ombre qui régnait dans le couloir. Seul un rai de lumière venu d’un trou au plafond éclairait le bout de ses bottes rapetassées. Tout le reste de son corps était enveloppé et caché par un manteau marron, lui aussi rapiécé.
- Te voilà, finalement…
Remiel fit un moulinet avec son épée puis un signe de tête vers le corps étendu par terre.
- Tu es venu par toi-même pour voir si je fais bien mon boulot ? Tant mieux, ça m’évitera d’avoir à te chercher.
Il ne pouvait pas voir l’expression du visage dissimulé par la capuche mais il était sûr que celui-ci souriait. Samaël n’esquissa pas un mouvement quand Remiel s’approcha de lui, il ne manifestait aucune peur devant l’arme que Remiel tenait dans ses mains. Lui, n’en portait aucune ou alors elle était dissimulée sous son manteau.
Arrivé à deux pas de Samaël, Remiel s’arrêta. Son épée toujours au clair.
- Maintenant que j’ai tué Merle. Puis-je être des vôtres à présent ?
La capuche de Samaël oscilla en direction du corps étendu. Celui de Merle la Princesse des Fleurs. La meilleure guerrière des Frères de Sang conduit par Vaan. Puis, il hocha la tête silencieusement.
Un large sourire s’étala sur le visage de Remiel. Vaan l’avait envoyé pour éliminer Samaël et Azraël. Pour toute réponse, il avait tué Merle au moment où elle s’y attendait le moins. Désormais il pourrait se construire un nouveau chemin. Un chemin dont il serait lui-même le guide.
Il tomba un genou à terre, frappa le sol du bout de son épée et baissa la tête. Il allait être adoubé et entrerait dans la nouvelle ère aux côtés d’Azraël et Samaël. Son condisciple lui toucha alors l’épaule du bout des doigts. Il était désormais officiellement des leurs. Il savait qu’il allait maintenant être l’acteur principal d’une mission spéciale. Très spéciale.
Lorsqu’il releva la tête Samaël avait disparu sans un bruit. Il se releva et revint vers le cadavre de Merle. Il savait ce qu’il avait à faire.

* Chronologie rétablie avec l'obtention du gant se situant après la défaite de Voldemort.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Sam 19 Juil - 21:45


Raguel - 25 Décembre – 1982


Raguel attendait depuis des heures dans le froid de la petite cabane perdue dans les montagnes. Le vent s’engouffrait en sifflant par les planches de bois mal jointes au point que même le feu tremblotant de la cheminée ne parvenait à ne serait-ce qu’à peine le réchauffer.
Il allait remettre une bûche dans celui-ci lorsque la porte s’ouvrit en grand, faisant passer au même moment une bourrasque qui éteignit complètement le feu. Il frissonna tout en déposant la buche à côté de lui et se leva du tabouret où il était assis.
- Père. Fit-il en inclinant la tête légèrement. Tout s’est-il déroulé comme prévu ?
Vaan ne répondit rien. Il portait un gros manteau de fourrure dont de la neige fondue dégoutait sur le sol. Il semblait également porter quelque chose dans ses bras. Un petit paquet blanc que Raguel identifia d’abord à l’odeur qui s’en dégageait comme de la nourriture.
Puis, le paquet se mit à bouger puis à gémir. Le Frère de Sang comprit alors qu’il s’agissait en réalité d’un bébé. Berk, il n’allait certainement pas y goûter. La chair des enfants était trop peu goûteuse et il n’y en avait jamais assez pour se rassasier. Sariel aurait sûrement aimé lui, mais Vaan choisissait toujours ses proies de façon à ce qu’elles aient toujours une chance de s’échapper – histoire de rééquilibrer les choses.
Alors que faisait-il avec un marmot dans les bras ? Il décela ensuite quelque chose de bizarre dans l’odeur qu’il s’en dégageait. Un petit quelque chose de familier. Il s’approcha pour regarder mais un regard de Vaan le cloua sur place. Il avala péniblement sa salive.
- O… Oui ?
Vaan avaient des yeux fatigués. On aurait dit qu’il n’avait plus dormi depuis des jours et des jours. Il se dirigea vers le seul lit situé contre le mur du fond de l’unique pièce et s’y assit lourdement. Il rabaissa alors ses yeux vers le petit être qu’il tenait serré contre lui.
- C’est ma fille… dit-il enfin sans quitter le petit paquet du regard. C’est ma fille…
La mâchoire de Raguel faillit se décrocher. Il n’avait jamais vu les fameux jumeaux du Père et voilà qu’il lui présentait aussi incongrument sa petite dernière.
La naissance d’un nouveau SangDragon était toujours un évènement dont il fallait se réjouir. Pourtant la voix et le visage du Père avait un quelque chose de nostalgique. Ses yeux exprimaient de la tristesse alors qu’il fixait le bébé qui s’agitait.
Lorsque le choc de l’annonce de Vaan fut dissipé, Raguel s’approcha d’un pas, inquiet. Voir le Père dans cet état n’était jamais bon signe. Bizarrement, il y avait peu de bon signe depuis les évènements de l’année dernière.
- Que se passe-t-il, Père ? Voyant qu’il n’obtenait toujours pas de réponse, il s’approcha encore. Père ?
Vaan leva enfin à nouveau les yeux dans sa direction. Ce que Raguel vit le secoua encore plus que le bébé du Père. Ce n’était pas par manque de sommeil que le Père avait les yeux rouges. C’était parce qu’il avait pleuré. Beaucoup pleuré.
Tout un monde s’écroulait pour Raguel. Il avait toujours considéré le Père comme une sorte de Dieu ou au moins de Prophète. Le voir ainsi dans cet état pitoyable le ramenait brutalement à la réalité. Il n’avait pas un Elu en face de lui. Il n’avait qu’une personne normale, un misérable homme bouffé par les émotions contradictoires qui s’agitaient en lui et la manipulant comme un pantin de bois.
La mâchoire de Vaan se contracta comme s’il allait parler mais il lui fallut encore un moment avant d’articuler un nouveau son. Lorsqu’il ouvrit enfin la bouche, Raguel s’était assis près de lui, sur le lit et observait ses traits intensément comme s’il s’attendait à tout ce que cela ne soit pas réel. Que Vaan soit toujours ce qu’il avait été : un chef. Pas un homme.
Pourtant les mots qu’il prononça ensuite réduisirent à néant le vague espoir du blondinet :
- Elle a dit qu’on allait tous mourir. Sa mère. Sa mère l’a dit.

« Lorsque Viendra le Jour Où le Dernier Dragon contre sa Raison à la Folie Succombera, de la Main même de sa propre Chair et de son propre Sang il Périra. Ainsi les Familles Ennemies du Dragon et De la Croix cesseront leur Combat car plus d’Hériter il n’y aura. »

- Nous n’aurions jamais dû attaquer les Delacroix. Nous n’aurions jamais dû.
Raguel était bouleversé par les paroles de Vaan. Plus il parlait, plus il lui semblait que le Père était devenu fou. Que comme il le disait dans ses propos farfelus : de la raison à la folie il avait succombé.
Son regard dû le trahir car les traits de Vaan se raidirent un moment. Ses yeux rubis se braquèrent sur lui et il retrouva l’espace d’une seconde le mentor qu’il connaissait.
- Laisse-moi, dit-il d’une voix qui ne tremblait pas. Laisse-moi, j’ai besoin de réfléchir.

Au petit matin, Raguel fut réveillé par le bout du pied de Vaan qui lui donnait des petits coups dans le dos.
- Lève-toi. Lève-toi, flemmard. Il est l’heure de partir.
Raguel s’étira en baillant. Il avait dormi par terre, cédant l’unique lit à Vaan et sa petite fille. Le sol était dur, il avait eu froid, très froid, et avait peu dormi à force de se ressasser la scène d'hier et l'étrange comportement du Père. Ajoutée à ce réveil quelque peu inhabituel, la journée ne semblait pas bien s’amorcer.
Avant même qu’il ne se soit mis debout, Raguel nota d’emblée le changement de comportement chez le Père. Il n’avait plus ni l’air abattu, ni fatigué. Comme si les évènements de la veille n’avaient jamais existé. Balayés par une simple nuit de sommeil. Cela le rassura quelque peu mais il était tout de même encore inquiet. Qu’est-ce qui lui prouvait que Vaan n’allait pas sombrer d’un moment à l’autre dans une nouvelle dépression ?
Pourtant ses craintes s’avérèrent vaines et tout se passa merveilleusement bien jusqu’à leur départ de la petite cabane abandonnée.
Vaan avait emmitouflé la petite avec une couverture et la tenait contre sa poitrine à l’aide de son bras gauche. Raguel nota qu’il faisait tout pour préserver l’enfant de son bras droit, celui avec le gant, et il ne pouvait que l’approuver. Le gant avait un pouvoir qui le dépassait. Pas la peine de risquer de contaminer le bébé avec !
Ils marchèrent à travers les montagnes durant plusieurs heures dans un silence que seuls les bruits des bois environnant venaient rompre. Finalement, rongé par la curiosité et n’y tenant plus, alors qu’ils faisaient une pause dans une clairière, Raguel demanda :
- Pardonnez-moi si je vous offense, Père, mais j’aimerais savoir ce qu’il s’est passé. Il hésita un moment. Hier.
Vaan releva la tête mais évita de croiser le regard de son neveu cette fois-ci. Il les fixa droit devant lui, sur la profonde noirceur des arbres qui les entourait.
- J’ai beaucoup réfléchi, commença-t-il avant de s’arrêter quelques secondes puis de reprendre ; Ce qui va se passer dans les années à venir ne va pas être de tout repos. Avec Michel aux oubliettes, Azraël et Samaël en fuite, nous ne sommes plus sept Frères de Sang éveillés à ma connaissance. Ce conflit interne va nos affaiblir car les traîtres n’auront de cesse de nous harceler tant que mes enfants sorciers ne seront pas morts. Ces enfants sorciers sont justement les deux derniers membres de la famille Delacroix. Celle de la prophétie. Celle qui est notre ennemie.
Raguel cligna des yeux.
- La prophétie ? Quelle prophétie ?
- « Lorsque Viendra le Jour Où le Dernier Dragon contre sa Raison à la Folie Succombera, de la Main même de sa propre Chair et de son propre Sang il Périra. Ainsi les Familles Ennemies du Dragon et De la Croix cesseront leur Combat car plus d’Hériter il n’y aura. » récita machinalement Vaan. Il va falloir nous préparer. Je n’ai pas l’intention de me laisser faire par un quelconque destin qui serait déjà tout tracé pour notre espèce.
Raguel était horrifié. Les paroles du Père redevenaient incohérentes.
- Mais… Qu’est-ce qui vous fait croire que cette… cette prophétie est vraie ? Qui vous a mis de telles horreurs dans la tête ?
- C’est la mère de cette enfant qui me l’a révélée. Notre temps est compté.
- Attendez… Vous insinuez que la mère de votre fille est encore… une sorcière ?
Vaan hocha la tête de manière affirmative, le regard toujours fixé au loin. Raguel sentit un frisson encore plus glacial que le vent qui lui fouettait le visage lui remonter dans le dos.
- Vous savez ce qu’elle risque si jamais Azraël et Samaël l’apprennent ?
Et pour la première fois depuis hier, Vaan regarda Raguel bien en face, une lueur farouche dans le regard.
- Ils se doutent déjà de quelque chose. C’est à cause de cela que je l'ai prise à sa mère. Pour qu'elle n'existe jamais.
Raguel cligna des yeux plusieurs fois, ne comprenant pas ce que Vaan voulait dire par là. C’est alors qu’il lui tendit le bébé, l’invitant ainsi à le prendre dans ses bras.
Le blondinet hésita. Avait-il le droit de toucher à la progéniture du Père ?
- Prend la, lui ordonna Vaan. C’est ta cousine et j’ai confiance en toi. Tu vas l’emmener à Londres. Une fois là-bas tu t’arrangeras pour qu’on croie que sa mère l’a abandonnée afin qu’elle entre dans un orphelinat. Celui à l’angle de Pecker Street.
Et avant même qu’il ait pu articuler un seul mot de protestation, Vaan lui fourra le bébé dans les bras. Malgré l’épaisseur des couvertures qui l’emmaillotaient Raguel sentit le petit cœur de l’enfant battre contre sa poitrine.
Il baissa les yeux vers le minuscule visage aux grands yeux d’un gris clair du bébé. Toute véhémence de sa part c’était envolée. Elle ressemblait beaucoup à son père. Le teint très pâle, l’air tranquille et l’œil intelligent. Il était comme hypnotisé par cette version miniature et féminine de Vaan.
- Elle est très jolie, souffla-t-il entre deux respirations. Quel est son nom ?
Voyant que Vaan ne lui répondait pas il redressa la tête vers lui. Une larme perlait sur la joue de son mentor. Cette fois il ne fut pas bouleversé ni surpris. Vaan était toujours son Dieu. Il avait la force d’abandonner l’enfant et risquer de ne plus jamais la revoir plutôt que de lui offrir un avenir où elle serait menacée de mort à chaque seconde de son existence. Peu de personne était capable d’un tel amour.
- Elle n’a pas de nom, répondit-il enfin.
Raguel baissa la tête pour fixer encore la petite fille qui gigotait dans ses bras. La petite fille lui sourit, ce qui réchauffa son cœur. Il était trop triste qu’une si petite enfant n’ait pas de nom. Il eut alors une idée.
- Même si elle ne sera pas élevée sous ce nom, que pensez d’Eve ? La première femme. C’est bien, non ?

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Jeu 7 Mai - 21:54

En l’an de grâce 1739, les SangDragons se divisèrent en trois factions distinctes chacune contrôlée par des leaders charismatiques sous les ordres desquels des centaines d’individus étaient prêts à donner leur vie s’ils le commandaient.
La première de ces grandes factions, et la plus ancienne, était le Conseil des SangDragons contrôlé par les plus anciens SangDragons. Parmi eux on pouvait compter Jean Draculea le Bienheureux, Brandon D. Lucifer le Fort, Galatëa D. Shaitan la Gitane et Daniel D. Lucifer le Rossignol.
L’Albinos D. Bélial, revenu de la prison d’Azgaroth où il avait été enfermé durant des décennies, fut à l’origine du shiisme qui secoua le peuple des Draculea. A la tête d’une armée humaine et de SangDragon, il saccagea les territoires du Conseil pendant plusieurs années sans que celui-ci ne puisse répliquer de façon énergique, le campement d’Albinos changeant fréquemment de position.
Enfin, et non pas le moindre, venait Vaan D. Bélial – plus tard connu sous le nom de Père, - fils incestueux de l’Albinos et de sa sœur. D’abord élevé au rang d’Elu des Dieux par le Conseil, il dériva petit à petit dans le fanatisme religieux, se prenant pour le Messie jusqu’à rompre les liens avec le Conseil qui jugeait qu’il devenait trop dangereux. La disparition de sa sœur, Valéria, au cours d’une bataille contre les armées de l’Albinos, l’empli d’amertume et de haine envers celui qu’il ignorait être véritable géniteur. Afin de grossir ses forces, il passa plusieurs pactes avec les dirigeants des pays voisins, « prêtant » ses soldats quasi invincibles en échange de ressources, armes et aide militaire.
Malgré les tensions nombreuses et diverses qui existaient entre eux, Vaan et le Conseil unirent provisoirement leur force afin de mettre un terme définitif à la menace que représentait l’Albinos.




Valéria Draculea Bélial, l'Aiguille - 1739


La tente n’était que vaguement éclairée par la flamme vacillante d’une bougie posée sur la table. Sur cette même table, étaient posés plusieurs instruments recouverts par du sang frais. Malgré la froideur du mois de décembre qui arrivait à grand pas, l’atmosphère générale dans le campement était en pleine effervescence.
Partout au dehors des quatre murs de toile marron, on murmurait. Les regards étaient fixés dans la même direction. On s’agitait nerveusement comme si ce qui allait se produire changerait définitivement la vie de chacun d’entre eux. Ils n’attendaient plus qu’une chose, suspendus dans l’espace le temps n’existait plus.
Malgré la souffrance intense et la sueur qui lui dégoulinait dans les yeux, Valéria ne pensait elle aussi qu’à une seule chose. Que tout cela se finisse vite, voilà trop longtemps qu’elle souffrait le martyr, elle voulait que cela cesse. Elle poussa un hurlement qui déchira la nuit et plusieurs hommes sursautèrent devant la force d’un tel cri.
Puis, après un ultime et douloureux effort dont elle ne se croyait plus capable, la douleur s’arrêta subitement. Elle se mit à haleter comme un chien et quelqu’un – elle était trop fatiguée pour voir son visage – lui fit prendre quelques gorgée d’eau fraîche qui l’apaisèrent légèrement.
Un murmure parcourut la foule de monde – trop à son goût pour la voir dans un tel état d’épuisement – qui l’entouraient au pied de son lit. Soudain inquiète, elle fronça les sourcils.
- Est-ce que tout va bien ? demanda-t-elle à tout le monde et personne.
Comme pour répondre à sa demande un nouveau cri retentit. Mais ce n’était plus un cri éraillé de douleur. C’était un hurlement fort et franc, clair et limpide. Celui d’un être qui respirait pour la première fois.
A l’extérieur, le chuchotis des conversations s’était arrêté et tous tendaient désormais l’oreille pour écouter les geignements stridents qui provenaient de derrière la toile.
Valéria s’agita dans son lit, la fatigue rendait chacun de ses mouvements douloureux mais elle conservait assez de force et de détermination pour lever les paumes en direction des hommes rassemblés autour d’elle.
- Donnez-le-moi. Ordonna-t-elle d’une voix rauque. Je veux le voir. Maintenant !
Les hommes firent mine de ne pas l’entendre car les cris semblèrent s’éloigner un instant. Elle aurait voulu se redresser mais lorsqu’elle souleva sa tête du coussin sur lequel elle reposait, la pièce se mit à tourner et à tanguer dangereusement.
- Je veux le voir… persista-t-elle dans un souffle lorsque sa tête retomba lourdement sur le bourrelet cotonneux.
Enfin quelqu’un lui glissa quelque chose dans les bras et elle baissa les yeux pour voir de quoi il s’agissait. Elle cligna plusieurs fois des paupières pour chasser la sueur qui lui obscurcissait la vue, une main secourable lui passa – un peu tard – une serviette sur le front pour éponger le reste.
Ce qu’elle tenait dans ses bras était emmailloté dans une étoffe de lin blanc serré autour de son petit corps chétif. Ce n’était encore qu’un tout petit bout de chair rose à la tête minuscule mais Valéria sentit immédiatement son cœur s’emballer. Même si c’était la première fois qu’ils se voyaient, elle reconnaissait le petit être qu’elle avait hébergé en elle durant ces neuf derniers mois. Son enfant, son bébé, son… fils.
Elle plaça le nouveau né tout contre sa poitrine et se mit à le bercer doucement. Presque aussitôt les braillements de l’enfant se calmèrent puis se turent. Valéria se mit à fredonner une vieille chanson que sa mère lui chantait lorsqu’elle était petite. Il n’y avait plus rien autour d’elle. Il n’existait plus ni hommes, ni tentes, ni campement. Juste elle et son bébé réunis.
Il se passa un temps indéfini durant lequel la jeune femme ne lâcha pas son fils des yeux, ne faisant plus attention à rien d’autre qu’à lui dans cet univers. Au bout d’un long moment, une main chaude se posa sur son épaule, la tirant brusquement de sa contemplation.
Surprise, elle s’aperçut qu’il n’y avait plus personne dans la tente à part elle, son bébé et… son père. Son vrai père.
- Il ne ressemble pas du tout à son père, constata l’Albinos. Mais il a déjà l’air aussi borné que sa mère, compléta-t-il après une courte pause.
La remarque arracha un sourire à la jeune femme. Elle observa le crane rose du bébé ou poussait déjà des cheveux d’un blond argenté par touffe épaisse, ses yeux déjà grand ouvert et son petit nez en trompette.
Non, l’enfant ne ressemblait en rien à ses parents mais elle sentait déjà sous ses doigts la force et la vigueur des petits membres qui se débattaient pour tenter de se soustraire au drap de lin. Il ne faisait nul doute pour Valéria qu’il deviendrait au moins aussi fort que son père. C’était la chose la plus merveilleuse au monde qu’il puisse exister.
Le silence régnait à nouveau depuis plusieurs minutes quand l’Albinos reprit la parole :
- Comment vas-tu l’appeler ?
Valéria haussa les épaules.
- Je ne sais pas encore. Je veux que son père le voie avant de lui donner un nom.
Elle serra un peu plus fort son bébé dans ses bras.

Azraël D. Shaitan, le Chevalier Noir n’eut jamais l’occasion de voir l’enfant. Il décéda sur le champ de bataille durant le premier affrontement qui opposa les troupes de l’Albinos et celles réunies du Conseil et de Vaan, deux jours à peine après que son fils ait vu le jour.
En mémoire de ce dernier on baptisa l’enfant Azraël.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Sam 9 Mai - 0:32



Remiel Draculea Shaitan, le Chevalier Rouge - 1740


Remiel sauta de la selle de son cheval et atterrit lourdement sur le sol en faisant cliqueter les jointures de son armure. Aussitôt un jeune garçon aux cheveux gris pâle se précipita vers lui pour l’aider à ôter l’encombrant revêtement de métal.
Le Chevalier Rouge jeta un regard au gamin. Il ne devait pas avoir plus de dix ans et portait sur ses maigres épaules une simple chemise ouverte sans manche, laissant ses bras menus à découvert. Des marques violacées tapissaient ses avant bras et on voyait encore l’ombre d’un hématome moins récent se dessiner sur son torse. En voilà encore un que son père devait avoir roué de coups après le verre d’alcool de trop songea-t-il distraitement tandis qu’il l’aider à délacer ses jambières.
Lorsqu’il eut terminé de le dévêtir, le gamin alla déposer l’attirail du chevalier près de sa tente et attacha sa monture avec les autres rassemblées non loin de là.
- Va dire au seigneur Albinos que je suis arrivé, lui lança-t-il quand il revint vers lui.
Le gamin salua et fila dans les étroites allées que formaient les tentes des soldats. Remiel se dirigea alors vers la tente voisine de la sienne. Il écarta la toile qui faisait office de porte et pénétra à l’intérieur.
Agenouillé près de la couchette en paille qui meublait à elle seul la moitié de l’espace disponible, un homme dos à la porte et à Remiel priait le dos voûté, son front touchant presque le sol, en chuchotant des psaumes. Remiel resta planté un moment sans bouger, puis, au bout de quelques instants il se racla la gorge pour signifier sa présence.
L’homme resta dans la même position durant encore plusieurs longues secondes avant de se redresser mais sans se retourner.
- Bon retour à toi Frère Remiel. J’espère que tu apportes de bonnes nouvelles.
- Blanches ailes, blanches nouvelles, en effet. Nous avons réussi à nous introduire dans la place-forte d’Arlyn le Lévrier.
- Et…
Remiel bomba le torse bien que son interlocuteur lui présentât toujours son dos.
- Nous l’avons capturé. Mes hommes sont en ce moment même sur le chemin du retour. J’ai pris un peu d’avance pour rapporter la bonne nouvelle au seigneur Albinos en personne.
Soudain des bruits venant de l’extérieur détournèrent l’attention de Remiel. Il fronça les sourcils mais n’y fit guère plus attention.
- Tu devrais attendre avant de lui apporter la nouvelle, le prévint l’homme agenouillé alors que de nouveaux bruits que Remiel authentifia comme des cris retentissaient au dehors.
- Que se passe-t-il ici ? Vous avez capturé un espion et vous êtes en train de le torturer ?
Comme l’autre ne répondait pas, Remiel fit mine de s’en aller. Il avait un pied dehors quand il lui répondit enfin :
- Attends ! Ce n’est pas ça. C’est… autre chose.
- De quoi s’agit-il alors ? réclama le SangDragon irrité.
Il y eut une nouvelle pause, puis l’autre homme se retourna enfin pour faire face à Remiel. Celui-ci resta impassible mais il ne put s’empêcher intérieurement d’éprouver un violent sentiment de dégout et d’horreur.
Le visage de son frère d’arme était défiguré. Trois longues cicatrices qui ressemblaient à des griffures de chat zigzaguaient sur sa tempe et la partie supérieure de son oreille avait été arrachée. Quant à sa joue, il s’y trouvait un énorme trou béant qui laissait clairement voir sa mâchoire et ses dents jaunies.
- Qui a fait ça ? dit Remiel sur un ton plus circonspect.
- Ce n’est pas sa faute, répondit l’autre. Elle voulait passer l’épreuve et devenir l’un d’entre nous. Elle veut toujours venger sa mort, tu sais. Mais ça ne s’est pas très bien passé, sa rage de sang était trop forte.
- Qui a fait ça, Ariel ? répéta Remiel sur un ton beaucoup moins neutre.
Ariel baissa les yeux et contempla ses mains. Quant à Remiel il sentait peu à peu des vagues de colère monter en lui tandis qu'il comprenait ce que l'Albinos avait permis de faire. Une femme était devenue un Frère de Sang. Il n'y en avait qu'une dans le campement capable d'un tel acte de folie.
- Valéria...

Remiel entra dans la tente de l’Albinos sans s’annoncer. Ariel le suivait de près en le suppliant de s’arrêter. Mais le Frère de Sang ne pouvait pas s’arrêter et ne le voulait pas. L’Albinos était debout à près d’une table où plusieurs cartes étaient entassées. Il semblait étudier la composition de l’une d’elle.
Sans lever les yeux de sa carte il salua son général.
- Remiel, je suis heureux de vous voir sain et sauf. J’espère que votre mission a été un succès.
- Vous avez tenté d’Eveiller votre nièce ! hurla ce dernier sans tenir compte de ce que l’Albinos venait de dire. C’est une femme, vous le savez ! Devenir Frère de Sang n’est pas possible pour une femelle.
Ariel entra à son tour dans la tente, essoufflé.
- Je suis désolé, monseigneur. Je n’ai pu le retenir.
- Cela n’est rien. Le Chevalier Rouge allait repartir s’occuper d’affaires qui le regarde.
- Comment osez-vous ? éructa Remiel dont la colère montait à mesure que l’Albinos l’ignorait.
Soudain, l’Albinos braqua son regard flamboyant sur son chevalier et celui-ci ravala la tirade acerbe qu’il réservait à son supérieur.
L’Albinos s’écarta de la table et fit quelques pas dans sa direction.
- Vous, qu’est-ce qui vous permet d’oser discuter de mes choix ? Je sais que pour vous, accéder au stade de Frère de Sang devrait être exclusivement réservé à la gente masculine, je sais aussi que votre mère et vos deux sœurs sont mortes en essayant, mais ma nièce n’a rien à voir avec elles. Tout comme les hommes, chaque femme n’est pas toujours assez forte pour survivre à la rage du sang. Je peux vous citer au moins deux femmes ayant parfaitement réussi le rituel : la Princesse des Fleurs et la Gitane.
Serrant les poings pour les empêcher de trembler, Remiel détourna le regard. Personne ne pouvait supporter le contact visuel avec les pupilles iridescentes de l’Albinos. La Gitane faisait parti du Conseil et la Princesse des Fleurs était une sous-fifre de Vaan. Lui rappeler leur aberrante existence était le pire camouflet que l'Albinos puisse lui faire. Il n'en resta pas moins le visage impassible possible, ne trahissant en rien les vives émotions qui bouillaient en lui.
- Maintenant, continua l’Albinos sur un ton plus doux, vous allez tous deux retourner vaquer à vos occupations et ne plus m’ennuyer au sujet de Valéria. Elle a choisi elle-même son destin, Dieu veille sur son âme. Il ne nous reste plus qu’à prier pour qu’elle s’en sorte et survive.
Et l’Albinos retourna à la contemplation de ses cartes.

La lanière de cuir s’abattit dans un claquement assassin, décrochant un nouveau hurlement alors qu’un autre bout de chair se détachait lentement du dos de la victime.
- Je ne vais pas me répéter plusieurs fois, Arlyn. Dis-moi ce que je veux savoir et je ferai en sorte que tout ça ne soit plus qu’un mauvais souvenir.
Haletant de douleur, le Lévrier décocha un regard noir au Chevalier Rouge. Depuis près de deux semaines déjà Remiel le torturait tous les jours pour lui arracher les informations qu’il détenait sur les déplacements récents des armées du Conseil. Et, depuis près de deux semaines, Arlyn se taisait ou plutôt ne faisait qu’hurler.
Pourtant, le SangDragon avait tout essayé pour le faire parler. La faim, la soif, le soleil, le fouet, rien n’avait marché. S’il était en colère, sa frustration était au moins reportée sur son échec et non plus la nièce de l’Albinos, Valéria. Sa crise s’était finalement calmée et elle pavanait librement dans le campement, ses yeux colorés d’un rouge sang du plus mauvais goût sur le visage d’une femelle.
Remiel donna un nouveau coup de fouet ce qui chassa Valéria de son esprit.
- Je te garantis que tu vas parler, Arlyn. Je le jure sur mon honneur.
- L’honneur ? Quel honneur ? dit le prisonnier en sang. Tu n’en as aucun. Tu trahis aussi vite que tu fuis lorsque tu sens que la situation tourne à ton désavantage.
- Silence, Arlyn ! Si tu as envie de parler, dis-moi ce que je veux savoir, pas la première pensée philosophique branlante qui te vient à l’esprit.
La séance dura encore une heure. Lorsqu’Arlyn finit enfin par s’évanouir, Remiel enroula son fouet et le posa sur la table. Puis, il sortit de la tente et siffla.
Presque immédiatement, le gamin aux cheveux grisâtres se tenait devant lui, droit comme un piquet. Il avait un bleu sur le visage. Remiel n’y prêta aucune attention. Savoir comment un père élevait son enfant ne le préoccupait pas le moins du monde. Ce n’était pas ses oignions.
- Nettoie et panse ses blessures puis nourris-le. Il ne faudrait surtout pas qu’il trépasse avant de nous avoir appris quoique se soit.
L’enfant salua et disparut derrière la toile de tente en silence.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Mar 12 Mai - 17:19



Raphaël Draculea Lucifer, le Lys (le Balafré) - 1741


L’eau avait un goût de poussière et de sueur mais il avait tellement soif qu’il avala d’un trait le liquide contenu dans son bol ébréché. A côté de lui, sa mère en fit autant. Ils bivouaquaient sous un soleil de plomb depuis plus de douze jours, attendant patiemment qu’on lance enfin l’assaut sur les troupes prussiennes.
Les complexités de cette guerre lui passaient par-dessus la tête. Tout ce dont il avait besoin de savoir c’était qui tuer. Peu lui importait que les victimes soient prussiennes, espagnoles, françaises ou même autrichienne. Vaan ne l’avait pas envoyé ici pour se soucier de la politique et des alliances qu’ils pourraient en retirer en prenant part au conflit. C’était à leur Seigneur de gérer cette partie du problème. Raphaël se contenterait de taper sur ce qui lui tomberait sous la main et cela lui allait très bien.
- Il parait que les français ont aussi amené de puissants guerriers capable des plus grandes prouesses au combat, déclara soudain sa mère.
Le SangDragon reporta ses yeux écarlates sur elle. Merle avait coupé ses cheveux très courts et portait en permanence de larges chemises à manche bouffante sur ses culottes lorsqu’elle ne portait pas – dans de rares moment – son armure. En tant que femme, elle n’avait pas le droit de combattre dans les armées humaines et elle avait dû recourir à ce stratagème pour dissimuler sa condition. Sa voix fluette accentuait encore cette impression de jeunesse. Elle passait donc pour le jeune frère cadet de Raphaël, partant pour la première fois au combat.
- Za doit être encore des rumeurs. Et même zi z’était vrai, exizte-t-il un être en ze bas monde capable de rivaliser avec notre forze ?
- Le monde est vaste. Nous n’avons peut être tout simplement pas encore rencontré notre ennemi héréditaire. Qui sait, peut être ce soir rencontrerons nous cet ennemi contre lequel nous sommes destinés à nous battre pour l’éternité.
- Dieu et Diable. Bien et Mal. Tu crois donc que nous aurions une Némésiz ? demanda-t-il amusé que sa mère prenne en considération ce symbole religieux.
Contrairement à Raphaël, elle était réfractaire à toute forme de spiritualisme. Elle suivait la cause de Vaan uniquement parce qu’elle croyait qu’il était le moindre maux des trois et non pas parce qu’il était l’Elu que Dieu avait désigné pour les guider.
Merle coula un regard énigmatique sur lui et un vague sourire anima ses lèvres. Ses yeux luirent un instant.
- Némésis ? Je n’ai jamais dit que nous étions les représentants du Bien dans cette histoire.
Il ne sût pourquoi, mais la signification que revêtait ces mots dans la bouche de sa propre mère lui firent froid dans le dos.
Le visage de celle-ci se fendit en deux lorsqu'elle éclata de rire devant la tête que faisait Raphaël. Un rire qui n'avait rien de juvénile.



Vaan Draculea Bélial - 1741


Jean rejoignit Vaan dans la plus haute tour du château. Un feu ronflait dans la cheminée de la petite pièce ronde pour atténuer le froid que, l’hiver approchant, avait amené en éclaireur. Dehors le souffle du vent était glacial mais cela n’empêchait pas Vaan de rester posté devant l’une des fentes pour observer en contrebas un groupe de soldats s’entraîner à l’arc. Les flèches filaient droit pour la plupart et touchait au but malgré le fort vent qui agitait les étendards et les arbres.
- J’ai vu le corbeau arriver il y a quelques minutes. Quelles sont les nouvelles ? demanda Jean le Bienheureux en guise de salut.
Vaan s’abîma quelques instants de plus dans sa contemplation, puis comme se rappelant de la question qui lui avait été posé, il secoua la tête en se tournant vers son interlocuteur.
- Je ne suis pas certain que vous dévoiler cette information soit la meilleure idée que je puisse avoir aujourd’hui.
- Je croyais que nous avions un pacte, riposta Jean en haussant les sourcils.
- Ces nouvelles ne concernent l’Albinos en rien. Il s’agit des hommes que j’ai envoyés à l’étranger.
Frottant son moignon d’un air contrarié Jean commença à faire les cents pas dans la pièce.
- Je savais que révéler notre existence au grand jour était une mauvaise idée. Le Conseil est du même avis que moi. Les affaires des SangDragons devraient rester les affaires des SangDragons. déclara-t-il d'une voix rude.
- Vous oubliez que l’Albinos a déjà commencé à recruter des humains pour son armée. Nous sommes forts mais pas invincibles. L’arc et l’épée ne sont plus les seules armes à disposition des humains.
- Le fusil à rouet ? Jean eut une moue dédaigneuse. J’ai entendu dire que cet engin explosait aussi souvent dans les mains adversaires qu’il touchait de cible.
Vaan se retint de sourire devant cet excès de niaiserie. Jean et le Conseil étaient dépassés depuis fort longtemps, trop empêtrés dans un méandre de coutumes et de règles ancestrales. Pour eux, le monde ne changeait et resterait immuable tant qu’ils le décideraient.
Mais Vaan avait une vision plus globale du monde. Il pouvait discerner, malgré sa jeunesse – il ne dépassait pas encore les quarante étés – plus de choses que la plupart des autres SangDragons. Etait-ce un don que Dieu réservait à son Elu ou bien était-il encore assez jeune pour ne pas porter un œil désabusé sur le monde, il n’en savait rien. Toujours était-il qu’ils ne remporteraient pas cette guerre intestinale s’ils ne s’aidaient pas d’éléments extérieurs.
Les nouvelles qu’il avait reçu de Merle pouvait peut être paraître alarmante mais il voyait déjà, au-delà de cet affrontement, une nouvelle opportunité, une nouvelle porte qui ne demandait qu’à s’entrouvrir.
Que lui serait-il impossible d’accomplir si jamais les sorciers et la Magie existaient ?

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Mer 13 Mai - 19:44



Anselme - Paris, 1742


Anselme n’avait guère plus de dix-sept ans lorsqu’on décida de l’envoyer sur le front. Petit, maigre et malhabile, il était loin d’être le plus apte à guerroyer dans une contrée étrangère pour une cause qui le dépassait. Pourtant, on avait jugé son enrôlement comme une bonne chose pour lui. On n’avait cessé de lui rabâcher aux oreilles qu’il deviendrait enfin un homme lorsque la guerre l’aurait endurci un peu.
Il ne doutait pas que s’il ne revenait pas vivant – c'est-à-dire qu’il reviendrait mort se disait-il – sa famille se verrait alléger du fardeau qu’ils jugeaient qu’Anselme constituait pour eux. Bien loin d’égaler la prestance et la dextérité de son frère aîné, il était la honte de la famille. Grand-père évitait soigneusement de le présenter à ses invités lorsque ceux-ci venaient dîner à la maison. Au contraire, son frère Basile le fringant et beau jeune homme de la maisonnée était le centre de toutes les attentions. Il venait d’avoir vingt ans le mois dernier et déjà on le voyait succéder à la place qu’occupait Grand-père depuis plus de trente ans : l’intermédiaire officiel entre le royaume de France et le leur.
Basile avait toutes les qualités pour assumer cette tâche. Beau, gracieux et doté d’une brillante répartie, il était le candidat idéal à ce poste. Lui aussi avait été envoyé sur le front un an auparavant pour venir en aide au parti que le roi de France soutenait dans l’effort de guerre. Mais la raison de son départ n’avait rien de commun avec celle pour laquelle Anselme était maintenant confronté. Grand-père répétait souvent que la valeur d’un homme se mesurait à son nombre de cicatrices et voulait que Basile porte les marques que tout vrai homme se doit d’arborer. Bien sûr Grand-père n’en avait aucune.
Le jour de son départ, Grand-père pris Anselme à parti pendant que le reste de sa famille buvait à la santé et au retour prochain – il en doutait – de ce dernier.
- Anselme, commença-t-il, je veux que tu écoutes attentivement ce que je vais te dire maintenant.
Grand-père pressa sa main parcheminé sur l’épaule d’Anselme. Il acquiesça sans rien dire.
- Ne te fais pas d’idée sur le pourquoi du comment nous avons décidé de t’envoyer là-bas. A la base j’étais contre cette idée mais en y réfléchissant bien tu dois comprendre que ce que nous voulons avant tout c’est ton plus grand bien.
Menteur.
- Cela fait maintenant dix générations que notre famille prospère en tant que médiateur entre le roi de France et le monde magique. Notre nom est connu de tous et nos ancêtres sont tous aussi braves qu’illustres, tu dois donc t’efforcer de t’en montrer digne. Quel meilleur moyen que de régler la question en devenant un héros de guerre, hein ? Ne serait-ce pas merveilleux ? Pense à toutes les pucelles qui se jetteront à tes pieds lorsque tu reviendras victorieux avec ton frère…
Anselme était habitué à ce genre de discours. Bien sûr dans aucune des belles histoires que lui racontait Grand-père il n’était question de mourir. Cela semblait facile, enfantin, il lui suffisait d’y aller et il reviendrait comme si rien n’était arrivé, comme s’il n’avait jamais été menacé de se faire couper en morceaux ou toucher par une balle perdue ou encore par se faire dévorer selon les rumeurs par d’étranges guerriers venus de loin.
Grand-père lui agrippa le menton et planta ses yeux gris dans ceux de son petit-fils. Il l’observa un moment puis le relâcha au moment où d’autres membres de la famille pénétrèrent dans la pièce.
- N’oublie pas, souffla-t-il. Tu dois nous faire honneur car tu es un De Lacroix.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Sam 16 Mai - 16:07



Valéria Draculea Bélial, l'Aiguille - 1743


Valéria était attablée à la droite de l’Albinos quand elle remarqua que le jeune fils de Gargamel venait de s’introduire discrètement dans le pavillon. Il rasa les parois de toile pour aller se poster derrière Remiel. Celui-ci fit d’abord mine de l’ignorer, bien que maintenant tout le monde dans la pièce ait remarqué sa présence.
Le garçonnet aux cheveux grisâtre resta silencieux, droit comme un soldat au garde-à-vous, attendant que le général daigne lui permettre de parler. La jeune femme remarqua qu’il portait un nouveau cocard à l’œil, sûrement l’œuvre de son père. Remiel finit la cuisse de poulet qu’il tenait entre ses doigts graisseux puis poussa enfin sa chaise en arrière et fit signe au gamin de s’approcher. L’enfant se pencha en avant pour souffler quelques mots à l’oreille de son maître puis s’écarta prestement.
Le visage de Remiel resta placide mais Valéria nota qu’il jouait à présent nerveusement des doigts, tapotant sur la table de bois tandis que les autres convives babillaient sans se soucier du gamin ou de l’état de Remiel. Seul Ariel dévisageait son compagnon avec insistance mais le Chevalier Rouge prenait grand soin d’éviter son regard. Valéria plissa les yeux en devinant de quoi il s’agissait.
Elle ne nourrissait aucun doute sur le fait qu’Arlyn le Lévrier était le cœur de la discorde entre Ariel et Remiel. N’obtenant rien de concluant avec le messire prisonnier, Remiel s’était rabattu sur des moyens moins conventionnels en matière d’interrogatoire. Ariel avait ouvertement désapprouvé les traitements de plus en plus scandaleux que Remiel infligeait de manière de plus en plus fréquente à leur prisonnier.
Pour Ariel, Arlyn était un prisonnier de guerre, et un noble de surcroit. Il devait donc être traité avec le respect et la déférence qui lui était dû de par son rang et son statut. De plus, pour lui, lors de la Création, Dieu avait doté chaque vie de la même valeur et les séquestrations n’étaient pas un moyen d’arriver à ses fins, que dans l’Autre vie il y aurait des conséquences que Remiel ne pouvait pas prévoir et qu’il ne cautionnerait pas de tels actes de barbaries. Le prêtre guerrier avait continué à débiter sa rhétorique théologienne jusqu’à ce qu’il se rende compte que ses mots tombaient droit dans les oreilles d’un sourd.
Ne lui restant que ce dernier recours pour faire valoir ses positions, il s’était adressé à son chef spirituel et militaire, arguant avec fougue les méfaits dont il jugeait son frère d’arme coupable. Après une demi-seconde de réflexion feinte, l’Albinos avait finalement tranché en faveur de Remiel, mettant en avant le fait qu’ils devaient soutirer les informations détenue par le Lévrier quoiqu’il en coûte – bien qu’étant prisonnier depuis bientôt trois ans, ces informations ne devaient même plus valoir des clopinettes. Après cet ultime camouflet, Ariel s’était enfoncé dans une religieuse bouderie dont il n’était pas sorti depuis plus d’un mois.
L’Albinos qui riait bruyamment d’une blague salace que venait de faire Gargamel se tourna vers Remiel et lui décocha un léger signe de tête comme si lui aussi avait entendu les mots prononcés par le gamin. Se levant brusquement, Ariel quitta la pièce à grands pas furieux. Remiel se leva tranquillement, s’essuyant d’abord avec soin les coins de la bouche avec sa serviette et sortit à son tour, le rejeton de Gargamel à ses talons.



Remiel Draculea Shaitan, le Chevalier Rouge - 1743


Remiel pénétra dans la grotte. Il n’avait pas besoin de lumière mais son écuyer s’empara d’une des torches prévue à cet effet dans le tonneau à l’entrée et l’alluma. Les ombres déformées sur les parois rocheuses accompagnèrent Remiel tout le long que dura le trajet.
La grotte était profonde et possédait de nombreux tunnels qui menaient à divers avant-poste de l’Albinos disséminés dans les montagnes. On lui avait demandé de déplacer Arlyn ici lorsque ses cris étaient devenus insupportables à ouïr pour la cohorte.
Ici au moins, ils n’étaient dérangés par personne. Ils suivirent plusieurs embranchements, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, avant de se retrouver quelques minutes plus tard dans une alcôve minuscule où croupissait dans une odeur insoutenable d’excréments et d’urine un squelette recouvert d’une fine couche de peau parcheminée. La tête du cadavre se souleva de quelques centimètres et Remiel put voir avec satisfaction l’œil morne du Lévrier s’emplir de crainte lorsqu’il le vit arriver.
- Alors comme ça tu dis être prêt à me parler ? demanda d’entrée de jeu le Chevalier Rouge. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? Le goût de ton pied que je t’ai fait bouffer à déjeuner ?
L’homme bredouilla quelques mots dans sa barbe hirsute. Les poils avaient grignoté son visage jusqu’à le rendre méconnaissable. Sales et emmêlés ses cheveux lui tombaient bien en deçà des épaules.
- Quoi ? Je n’ai pas bien compris. Remiel se rapprocha du corps décharné étendu à même le sol de pierre. Répète pour voir.
Le fantôme cadavérique d’Arlyn réitéra sa demande dans un souffle à peine plus audible que la respiration d’une souris.
- De… l’eau…
Remiel sentit un large sourire s’étirer sur son visage. Il avait gagné. Cela lui avait pris du temps mais il avait fini par briser le toutou du Conseil des Frères de Sang.
- Apporte moi une louche, petit. Ordonna-t-il au gamin qui était resté en retrait, deux pas derrière lui, puis s’adressant à nouveau à Arlyn : Tu pourras boire lorsque tu m’auras dit quelque chose d’intéressant. En attendant on va continuer de se regarder dans le blanc des yeux.
Remiel attrapa la louche pleine d’eau fraiche que lui rapporta le gamin quelques instants plus tard. Il s’accroupit au-dessus du Lévrier et la porta à ses propres lèvres.
- A ta santé, mon cher Arlyn !
Le prisonnier remua faiblement ses fers alors que Remiel avalait goulument le liquide contenu dans la louche. Il laissa délibérément quelques gouttes s’échapper qui allèrent s’écraser sur les joues cireuses de son prisonnier. Arlyn se démena pitoyablement pour aspirer le liquide avec sa langue aussi sèche qu’un morceau de bois.
Il leva alors les yeux vers Remiel et celui-ci sentit que le moment était venu. D’une voix plus désincarnée que la Mort elle-même, Arlyn lui avoua tout.

Ariel était en pleine prière lorsque Remiel pénétra dans sa tente. Le Chevalier d’Ivoire se tourna vers le Chevalier Rouge.
- Qu’y a-t-il ? réclama-t-il frustré par cette interruption.
Mais Remiel ne se donna même pas la peine de répondre. Derrière lui, entrèrent tour à tour l’Albinos, Gargamel, Domenicus et enfin Valéria.
- Nous voudrions vérifier quelque chose. dit calmement l’Albinos en s’avançant. Suis-nous calmement pendant que Remiel fouillera tes affaires.
Le visage d’Ariel pâli. Même la cicatrice qu’il portait à la joue devint blanchâtre. Ses yeux se posèrent sur Remiel, puis sur l’Albinos puis revinrent à nouveau sur Remiel.
- Qu’y a-t-il ? répéta le Frère de Sang d’une voix moins autoritaire.
- Nous voulons juste vérifier quelque chose. Viens, n’ait crainte si tu es innocent.
- Ouais, Dieu nous le fera savoir. raya Remiel.
Et, sans attendre qu’Ariel fût sorti, il commença à retourner ses effets personnels, répandant rouleaux et statuettes sur le sol et déchirant tout ce qui lui tombait sous la main. Gargamel et Domenicus l’imitèrent instantanément.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Sam 16 Mai - 16:09

(Rp unique mais trop long.)



Valéria Draculea Bélial, l'Aiguille - 1743


Valéria suivit son père et Ariel hors de la tente. Elle avait toujours des doutes au sujet des dires d’Arlyn mais il ne coûtait rien de vérifier et ça expliquerait l’entêtement d’Ariel à exiger un meilleur traitement pour le prisonnier.
- Je ne sais pas ce qu’il se passe mais je n’aime pas ces manières ! s’indigna-t-il auprès de l’Albinos.
- Il s’agit juste d’une mesure de précaution. Arlyn nous a révélé qu’il y avait un traître parmi nous.
- Et… ?
- Il nous a donné ton nom, déclara-t-il en haussant les épaules.
Ariel dévisagea son seigneur comme si c’était la première fois qu’il le voyait. Les yeux incrédules, il porta une main à la croix accrochée à son cou et récita une courte prière à mi-voix.
- Comment pouvez-vous croire ce que raconte ce pauvre diable ?Remiel a passé tant de temps et d’énergie à lui faire souffrir mille tourments qu’il a finalement perdu la raison !
- C’est ce que l’on va voir.
L’Albinos croisa les mains derrière son dos et se posta en face de la tente du prêtre. On entendait Remiel, Gargamel et Domenicus s’activer à l’intérieur. Avant même qu’une minute se soit écoulée, un cri de surprise s’échappa de celle-ci et l’agitation frénétique qui animait la tente cessa. Son visage plus banc que neige se tourna très lentement en direction d’Ariel. Valéria crut discerner dans les yeux de son père une once de tristesse. La jeune femme porta la main à son épée mais Ariel ne bougea pas d’un poil lorsqu’émergent de son pavillon, Remiel agita une poignée de feuilles de papier griffonnées à l’encre.
- Voici des lettres portant le sceau du Conseil que nous avons trouvé coincées entre deux pages de ta Bible, traître.
Les yeux hagards et la bouche grande ouverte, Ariel recula d’un pas. Valéria assura sa prise sur la garde de son arme et décrivit un large arc de cercle pour se positionner légèrement sur la droite de prêtre a à peine deux mètres de distance.
- Que… quoi… bafouilla Ariel sans parvenir à finir sa phrase. C’est un coup monté ! Jamais, jamais je ne trahirai la cause.
Il se tourna vers l’Albinos, mains en avant, et le supplia du regard.
- Comment expliques-tu ceci alors ? interrogea l’Albinos en feuilletant les lettres. Pourquoi ces feuillets sont-ils en ta possession si tu n’es point félon ?
Ariel resta coi un long moment. Ses yeux cherchaient frénétiquement dans ceux de l’Albinos un fragment d’espoir auquel se rattacher. Mais il n’y avait plus de tristesse ou de doute dans les yeux de l’Albinos. Rassemblant son courage, le prêtre bomba le torse et répondit furieusement :
- Vous le savez parfaitement ! Vous êtes l’Elu des Saintes Ecritures. Celui qui mènera notre peuple à la lumière. Comment pourrai-je vous répudier de la sorte, vous, notre Sauveur ?
- J’ai déjà été trahi une fois par celui que je croyais être mon ami le plus cher et j’y ai perdu de longues années de ma vie que je ne recouvrerai jamais. Je n’ai pas de pitié pour les traîtres. Tu seras exécuté demain au lever du jour si la preuve de ton innocence n’est pas faite jusque là.
Dans un bruissement de cape froissée, l’Albinos s’éloigna du prêtre sans lui jeter un coup d’œil supplémentaire.
- Attachez-le mais ne le maltraitez pas. Je veux qu’il soit en forme demain pour sa mise à mort.
Laissant son père s’éloigner, Valéria s’approcha encore d’Ariel qui ne régissait toujours pas. Il fixait à présent Remiel droit dans les yeux.
- Comment peux-tu croire de telles calomnies ? Nous nous connaissons depuis l’enfance.
Remiel haussa les épaules. Ses yeux accusateurs se portèrent alors tour à tour sur Domenicus, Gargamel et Valéria. La jeune femme sentit ses muscles se tendre instinctivement. Malgré qu’il soit seul face à quatre adversaires, Ariel se préparait mentalement à attaquer. Valéria évalua les différents scénarios à toute vitesse.
Ariel était l’un des plus féroces guerriers que comptaient les rangs de l’Albinos. On ne l’appelait pas le Chevalier d’Ivoire pour rien. Même s’il n’avait jamais rivalisé avec feu son mari, il était au moins aussi fort que Remiel le Chevalier Rouge. Domenicus et Gargamel se défendaient bien mais ils étaient loin d’arriver au niveau des deux champions. Quant à elle, ses nouvelles capacités de Frère de Sang étaient encore trop récentes pour marquer une différence dans cet affrontement. Cette idée la fit enragée. Combien de temps encore aurait-elle à supporter d’être faible ? Combien de temps encore aurait-elle à attendre avant de tuer le fils de catin qui avait tué Azraël ?
C’est à ce moment qu’Ariel se décida à bondir. Comme elle l’avait prévu, se fut sur elle qu’il se précipita en premier. Eliminer la cible la plus faible, c’était le b.a.ba de la stratégie militaire. Elle se prépara au choc. Mais, au moment où leurs deux lames allaient se croiser, Ariel fit un saut périlleux et passa par-dessus la jeune femme aussi facilement que s’il avait enjambé un petit ruisseau. Il détala alors à travers l’allée que formaient les tentes à toute vitesse.
- Rattrapez-le ! hurla Remiel. Le félon s’enfuit !
Engoncée dans sa lourde armure, Valéria se retint de blasphémer lorsqu’elle vit qu’elle ne rattraperait pas. Remiel finit par la dépasser sans peine, suivi de Gargamel. Les deux hommes disparurent bientôt de son champ de vision. A bout de souffle, elle s’arrêta à côté d’une tente devant laquelle bivouaquaient plusieurs soldats. L’agitation provoquée par la fuite d’Ariel leur avait fait lever les yeux de leurs cartes mais aucun d’eux ne s’étaient levés pour leur prêter main forte. Les humains étaient tellement lents à réagir ! C’était trop tard de toute façon.
De rage, Valéria donna un coup de pied dans l’un des piquets de la tente. Sous le choc, celui-ci céda et la tente s’écroula avec fracas.
- Eh merde !



Remiel Draculea Shaitan, le Chevalier Rouge - 1743


Remiel savait parfaitement où Ariel comptait se diriger. Il n’y avait que deux moyens de s’enfuir du campement. Soit par la grotte, soit en passant par l’enclos et y voler au cheval. Ariel n’avait pas une connaissance suffisante de la grotte et de ses tunnels dédaléens pour pouvoir espérer lui échapper. Il ne restait donc que la seconde option. Pourtant Ariel semblait se diriger totalement à l’opposé. Pensait-il vraiment que Remiel était assez bête pour croire à ce genre de subterfuge ?
Il fit signe à Gargamel qui le suivait toujours de continuer sa traque, tandis que lui, faisant un demi tour à cent quatre-vingts degrés, se précipitait en direction de l’enclos pour l’attendre.
Il ne fallut pas plus de trois minutes à Remiel pour arriver à l’enclos où paissaient tranquillement les chevaux et moins de deux minutes pour rassembler une dizaine de soldats pour parer à toute éventualité. Il attendit.
Dix minutes s’écoulèrent sans qu’Ariel ne montra le bout de sa sale tronche. Fonçant les sourcils, Remiel se retourna pour compter les chevaux. Il se rendit compte avec stupeur que trois montures dont celle d’Ariel manquaient à l’appel. Il resta interdit un instant. Avait-il tout prévu à l’avance ? Avait-il compris que sa couverture était menacée lorsque le gamin était venu lui dire qu’Arlyn était prêt à passez aux aveux ? Mais alors pourquoi ne s’était-il pas tout simplement débarrassé des lettres ? Ou bien… Non, personne n’avait pu discuter avec Arlyn, lui seul savait où le prisonnier était retenu.
Une vague d’agitation venant de l’opposé du campement attira son attention. Il s’y précipita aussi vite que possible, laissant les chevaux derrière lui. Non, ça ne pouvait pas être ça se dit-il alors qu’il arrivait sur les lieux. Trop tard. Au loin, on voyait déjà s’éloigner deux silhouettes chevauchant les chevaux les plus rapides de la garnison. Ariel était assis sur une caisse et se tenait le bras d’où s’échappait des flots de sang.
Non, se répéta le Chevalier Rouge. Comment avait-il pu être aussi bête ? Les pièces du puzzle se mettaient une à une place. Les papiers dissimulés dans la Bible, la grotte, l’endroit où était retenu Arlyn… Le gamin.
Le putain de gamin de Gargamel savait où était retenu Arlyn. Il avait conduit son père tout droit jusqu’à lui pour échafauder leur plan. Gargamel avait juste eut à prétendre avoir trouvé les lettres dans la Bible et…
- Désolé, j'ai dû ruser pour ne pas te blesser mais je n’ai même pas pu tous les retenir. Ils avaient déjà tout prévu à l'avance. intervint Ariel d’une voix essoufflée. Tout ce que j’ai pu faire c’est de tuer celui-là.
Ariel désigna quelque chose derrière lui. Remiel reconnut immédiatement le corps à son aspect malgré le fait qu’il y manquât la tête. Cela ne pouvait être qu’Arlyn le Lévrier. Il manquait la jambe droite, celle que Remiel lui avait fait manger, et il n’y avait plus que la peau sur les os.
Remiel revint vers Ariel.
- Et comment diable Gargamel a-t-il réussi à te faire ça ? demanda-t-il en lui indiquant sa blessure au bras qui continuait à suinter.
- Le… le gosse, il m’a pris par surprise.
- Le gamin ? s’écria Remiel incrédule. Le gamin a réussi à te faire ça ?
Le prêtre hocha lourdement la tête.
- Avec son père qui lui fait subir les pires sévices et ton influence néfaste, je crains que vous n’ayez fait de ce petit un être aussi vicieux que vous.
Remiel scruta l’horizon. Il ne restait plus des deux fuyards que deux points loin à l’horizon. Il était trop tard pour espérer les rattraper. Il secoua la tête, dégoûté.
- Qu'est-ce que tu m'as fait mon petit Sariel ?

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Jeu 21 Mai - 21:05

Les allaitements plaintifs des fugitifs lui décochèrent une vague de frémissements. De là où il était, il pouvait tout entendre, tout sentir. Allant de l’odeur de la peur au tremblement convulsif, il ressentait toute cette douleur vibrer de vie derrière le pare-brise de son unité mobile. Cigarette au bec, il se tenait debout à l’arrière du véhicule, un long tuyau dans les mains qui était rattaché à une bonbonne dans son dos.
Le véhicule filait à toute vitesse à travers les champs, dépassant les S.S. qui bâtaient campagne à la recherche des fuyards camouflés dans les hautes herbes.
- Devant ! indiqua Fritz de sa voix de ténor.
Il suivi du regard l’endroit que le conducteur – un gros malabar d’un mètre quatre-vingts aux yeux plus bleus que nature – montrait de son doigt. Une forme se mouvait à la lisière du bois non loin, pliée en deux sous le couvert des arbres. Il sourit.
- Ce soir on va se faire un barbec’ de juif ! exulta-t-il alors que leur unité mobile se rapprochait à vitesse grand V.
Il tourna le bouton de la bonbonne toujours accrochée à son dos et affirma sa prise sur le tuyau qui se mit à vibrer légèrement entre ses doigts alors qu’une forte odeur de gaz commençait à emplir ses narines.
La silhouette marqua un court temps d’arrêt lorsqu’elle se rendit compte qu’elle était poursuivie. L’instant d’après, elle disparaissait entre les arbres. Le tout-terrain à ses trousses, elle n’avait aucune chance. Il pouvait percevoir la sueur son front et le geignement de ses muscles fatigués alors qu’elle tentait désespérément de s’échapper.
Ils se rapprochaient de plus en plus de leur cible. Son index se posa sur le bouton d’activation du tube, frémissant d’excitation et attendit.
L’ombre était invisible mais il la sentait toute proche, prête à détaler comme un lapin dès qu’ils l’apercevraient. Elle était à bout de force, il n’y en avait plus pour longtemps.
Puis, soudainement, elle fut là.
La seconde qui suivit se déroula au ralenti. Au même moment où son doigt pressait la détente, il croisa le regard de l’homme. Il se plongea dans ses yeux et se délecta de leur effroi et de leur tourment. Puis, le mécanisme à pression de la bonbonne remonta jusqu’au bout du tuyau qui libéra dans un souffle meurtrier un immense geyser de flammes.
Les yeux du supplicié se tintèrent d’une couleur orangée avant de disparaître derrière la barrière de feu. Le cri que le malheureux poussa tenait plus de l’animal que de l’humain alors qu’il se roulait à terre pour tenter d’éteindre les flammes qui dévoraient sa chair.
Alors que le corps brûlait dans un immense feu de joie, il s’esclaffa devant son œuvre, étalant deux longues rangées de dents aussi affutées que des lames de rasoir. Son rire résonna longtemps à travers la forêt.



Sariel Draculea Lucifer (le Borgne) - Deux cents ans plus tôt


Lorsqu’il se réveilla, il avait le souffle court et il nageait dans un bain de sueur. Du revers de la manche il essuya le voile de transpiration qui lui couvrait le front et laissa ses yeux s’habituer à l’obscurité qui l’environnait. Le cri d’une chouette le fit sursauter.
Il n’avait pas encore eu le temps de se calmer quand il constata avec effroi qu’il ne restait du feu qu’il aurait dû entretenir que quelques braises à peine chaude. Son cœur tambourina deux fois plus fort dans sa poitrine. Il se dressa d’un bond sur ses pieds et scruta les environs tout autour de lui. Il ignorait combien de temps il s’était assoupi et quand son père reviendrait mais si celui-ci revenait avant que le foyer ne soit à nouveau réanimer, il était certain de se prendre une rossée.
Il commença à rassembler des brindilles qui jonchaient le sol à profusion puis se mit en quête de branches plus grosses pour lorsque le feu aurait repris. Dans sa hâte, il renversa la casserole contenant l’eau à faire bouillir. Le liquide se répandit par terre et fut instantanément absorbé par le sol mousseux. L’estomac du jeune garçon se contracta dans son ventre tandis que les pâles couleurs qui coloraient son visage s’estompaient complètement. Il sentit un immense vide l’envahir. Le ruisseau le plus proche était à dix minutes à pied. Il n’aurait jamais le temps de faire l’allée-retour et d’allumer le feu avant que son père ne soit là.
Cédant complètement à la panique, il jeta dans le cercle que formait les dernières cendres les branchages qu’il avait ramassé, attrapa la casserole par queue et détala aussi vite que ses petites jambes lui permettaient en direction du cours d’eau.
Il mit moins de six minutes pour y arriver. Il remplit d’un geste la large casserole dans le courant d’eau clair et rebroussa chemin, mais à vitesse réduite pour ne pas risque de renverser une nouvelle fois le contenu du récipient.
Lorsqu’il fut assez proche du campement où ils bivouaquaient, il entendit le feu crépiter. Son sang se glaça dans ses veines. Cela ne pouvait dire qu’une chose : son père avait fini de chasser et il était rentré. Il sentit que ses jambes ne supportaient plus son poids qu’avec difficulté. Il avança un peu, timidement, aussi silencieusement que possible puis s’arrêta, flageolant de plus belle.
Il resta figé une minute durant, se demandant comment se sortir de ce pétrin. Mais il n’y avait aucune solution. Et plus il attendait, plus son père serait énervé, plus rude serait la punition. Après une autre minute d’hésitation, il rassembla toute son volonté pour accomplir les derniers mètres qui le séparait de la clairière où ils étaient installés.
Il ne lui restait qu’une dizaine de pas à parcourir quand la voix tonitruante de son père retentit :
- Bon Dieu d’merde ! Montre-toi gamin où j’te jure que j’t’botterai l’arrière train si fort que t’pourras plus jamais t’ass’ir sur ton cul !
Tremblant comme une feuille un soir d’automne, le jeune garçon émergea des arbres, la casserole pleine d’eau serrée contre sa poitrine. Gargamel posa son regard vitreux sur lui.
- Où est-ce qu’t’était passé, dis ?
Le gamin avala sa salive avec difficulté.
- Au cours d’eau. Il n’y en avait plus dans la casserole.
- Et pourquoi qu’il n’y avait plus d’eau d’dans ?
- Euh… Parce qu’elle est tombée par terre, répondit-il sur un ton presque inaudible.
La mâchoire carrée de Gargamel se bloqua. Il fit grincer ses dents comme il en avait l’habitude au moment où sa colère risquait à tout moment d’exploser. Sariel se ratatina sur lui-même comme si cela lui permettrait de se soustraire à la violence de son père.
- J’vais t’montrer moi si y avait point d’eau d’dans, moi ! Je m’souviens que c’est moi-même qui suis allé l’remplir et qu'elle l'était pas par terre ! Alors qu’est-ce que cette histoire à dormir debout ? J’vais t’apprendre à m’mentir, moi.
Lorsque le premier coup parti, Sariel perdit l’équilibre et tomba lourdement à terre, répandant une nouvelle fois le liquide tout autour de lui. Il se recroquevilla sur lui-même et attendit, aux aguets. Il entendit son père défaire la sangle de sa ceinture tout en bougonnant des phrases intelligibles dans sa barbe.
Puis, un sifflement fendit l’air et une fulgurante douleur déchira le flanc du gamin. Il dut se mordre jusqu’au sang pour ne pas hurler. S’il hurlait se serait deux fois pire encore.
- Alors l’morveux. On fait moins l’fier, hein ? Tu vas…
Gargamel porta un autre coup qui entama la chair du bras de Sariel.
- … comprendre que c’est mal de mentir à son père. Qu’est-ce qu’Dieu dirait…
Encore un nouveau coup. Cette fois-ci Sariel ne put retenir un long geignement et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
- … s’il savait à quel point t’es décevant pour ton père, l’mioche. Pleurer c’est pour les faibles. J’vais faire d’toi un vrai homme, moi.
La séance dura un long moment. A chaque fois que la ceinture mordait sa chair à vif, Sariel priait pour que celui-ci fut le dernier et que Dieu dans sa grande miséricorde l’envoie rejoindre sa mère Là-haut. Car si le châtiment était douloureux, la ceinture était loin d’être la pire chose que lui ferait subir son père ce soir là.
Une fois qu’il aurait frappé tout son saoul, Gargamel viendrait le cajoler et lui dire qu’il était désolé et qu’il regrettait son excès de colère, qu’il ne recommencerait plus et qu’ils seraient heureux tous les deux. Il commencerait alors à la caresser plus intensément, il lui murmurerait des choses à l’oreille comme être sage et de faire plaisir à son papa, de ne surtout pas crier et que tout serait bientôt fini. Que son papa l’aimait. Et puis, lentement il se coucherait sur lui et retirerait son pantalon.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Jeu 2 Juil - 4:42



Anselme Delacroix - 1745


Il ne savait pas pourquoi il était encore vivant ni pourquoi la mort s’acharnait à lui refuser ses portes. Il ne lui semblait pas être devenu un guerrier ou un soldat redoutable, tout juste moyen, et pourtant il avait vu nombre de ses compagnons plus valeureux que lui périr sous les coups du camp adverse et de leurs monstres aux longs crocs.
Il avait d’abord pensé qu’ils étaient des vampires mais avait très vite dû revoir son jugement lorsqu’il avait vu l’un d’entre eux se balader en plein soleil d’été tout en déchiquetant d’une main les visages des malheureux qui croisaient son chemin. La créature ne semblait nullement incommodée par les rayons solaires qui se réfléchissaient sur sa peau, au contraire elle avait une certaine grâce et des traits presque féminins qui contrastaient fortement avec son aptitude hors norme à donner la mort. Il ne savait exactement combien de ces créatures étaient présentes tout au long du front mais il en avait dénombré sept en tout dont quatre avaient finalement trouvé la mort après un duel acharné contre les sorciers. Son frère, Basile, avait lui-même tué l’un des deux.
Mais aujourd’hui il était désespéré. L’univers s’écroulait autour de lui tout en glissant sur sa peau pour le laisser indemne. Il sentait la colère monter lentement du fond de ses entrailles et une haine féroce germer en lui. Il n’aimait pas tuer et pourtant aujourd’hui son seul désir était de devenir aussi sauvage que ces créatures mythiques afin de pouvoir toutes les envoyer ad patres l’une après l’autre.
Il était un lâche. Un faible. Il n’avait rien pu faire. Il avait toujours été un boulet que sa famille trainait et maintenant, à cause de lui, sa famille venait de perdre son plus précieux atout, l’héritier de plusieurs générations de vaillants sorciers. Par sa faute, Basile était mort.
Il se laissa tomber sur le flanc alors que ses genoux enfoncés dans la boue ne le supportaient plus et laissa la pluie laver le sang et les larmes de son visage.



Basile Delacroix - 1745


Basile n’était pas mort. C’est en tout cas ce qu’il constata lorsqu’il se réveilla. Sa tête lui tournait et il avait mal partout, de peur de réveiller encore plus la douleur, il n’osa pas bouger. Il essaya de se remémorer les derniers instants de sa journée, à moins que cela fasse plusieurs jours, il ne savait pas combien de temps il était resté inconscient mais il lui semblait que cela faisait des siècles. De ses derniers souvenirs, il ne restait que quelques bribes.
La pluie battait fort ce matin là. C’était un matin comme les autres pour Basile, annonciateur de durs combats à venir. Il était embourbé dans ce conflit depuis près de cinq ans et les jours se suivaient les uns après les autres, tel un éternel recommencement de la même journée.
Il se souvenait plus ou moins d’avoir été dans sa tente à surveiller la carte de Vie qui indiquait en temps réel les positions de ses troupes et celles de leur ennemi. Il se rappelait également s’être interrogé – pour la énième fois depuis le début de la guerre – sur la présence intrigante, parmi les nombreux points rouges qui se mouvaient dans le camp adversaire, de trois petites marques qui figuraient en couleur noire. Chacune d’entre elles correspondaient à une des créatures mystérieuses qui, comme il l’avait appris, se faisaient appeler SangDragon.
Souvent il s’interrogeait sur elles et sur leur provenance. En plus d’être colorée de noir et non de rouge comme tous les êtres vivants présents, l’un des noms inscrits en-dessous du point qui lui correspondait figurait en un dialecte ancien réputé pour avoir été utilisé à l’époque du Souverain Noir Maulkin. Autant dire que cette créature vivait depuis des lustres. Il ne connaissait pas assez ce langage pour pouvoir traduire le mot mais l’un de ses lieutenants lui avait un jour fait remarqué que d’après la racine grammaticale du mot il s’agissait certainement d’un nom d’oiseau. Il en était encore à se triturer les méninges sur la signification de tout ceci quand Anselme était entré.
Anselme était son petit frère. Un peu maladroit et pas très robuste mais il avait fait montre d’un courage hors norme depuis qu’il l’avait rejoint sur le champ de bataille. Anselme n’en avait peut être pas conscience mais il avait sauvé la vie de Basile et de bien d’autres au moins une dizaine de fois.
Basile lui avait demandé si tout était prêt et son jeune frère avait acquiescé de la tête. Il avait rangé la carte dans sa poche, non sans l’avoir au préalable inactivée grâce à la formule : « Vigilance accomplie. » Et il était sorti.
Le reste de la journée, elle, restait complètement floue. Il ne résultait plus des bouts confus de bataille et de sang ainsi que la vague image d’une silhouette aux yeux luisants et du visage terrifié de son frère couvert d’un liquide visqueux et rouge, les yeux grands ouverts comme un animal apeuré.
Cette pensée lui glaça le sang. Il ne parvenait pas à se rappeler mais il sentait que, dans le joyeux cafouillis de son dernier souvenir, il manquait quelque chose... La silhouette avait-elle tué Anselme puis s’en était-elle prise à lui ? Alors pourquoi était-il lui-même vivant ? Quelqu’un l’avait sauvé ? Non. Non ce n’était pas ça. Un détail de sa journée précédente lui revint alors en mémoire. Il manquait quelque chose.
Lentement, très lentement, avec la prudence d’un chat aux aguets, il leva les bras. Ses muscles étaient douloureux et il dut se mordre la lèvre inférieure pour ne pas crier. Il détailla d’abord ses épaules jusqu’à ses coudes, puis ses avant-bras, un mauvais pressentiment s’emparait de ses trippes à mesure que ses yeux remontaient le longe de ses bras. Lorsqu’il arriva aux articulations du poignet il vit que sa main droite et enveloppée par un bandage sale et maculé de sang séché.
Il déglutit péniblement au même moment où son estomac tentait de remontait le long de son œsophage. Si cela n’avait rien d’agréable, la vision qu’il avait de sa main n’en était pas moins pire. Enrubannée dans son tissu crasseux, sa main était étrangement difforme. Son majeur se présentait en un angle improbable, l’ongle complètement explosé et il eut beau cherché à travers le bandage qui lui couvrait la main, il ne parvint à retrouver ni son pouce ni son index.
Comme pour parachever le tableau final, ses derniers souvenirs manquants lui revinrent brutalement au visage. Son frère avait perdu sa baguette et était tombé à genoux. Il était blessé à la tête. Une silhouette aux yeux luisant le surplombait de toute sa hauteur. Basile avait crié en se précipitant vers elle, la baguette tendue crachant des torrents de mort. La créature s’était alors tournée vers lui, délaissant le petit Anselme qui s’affaissait avec une incroyable lenteur, comme au ralenti, sur le côté. Et alors qu’il se rapprochait de lui, l’ombre de la silhouette l’avait engloutie, un scintillement avait ébloui Basile et il avait ressenti une grande douleur dans sa main. Une seconde plus tard le scintillement avait déjà cessé mais il était trop tard. Une gueule grande ouverte garnie de toute une rangée de crocs acérés se refermait déjà sur lui, envoyant valser sa conscience dans un profond néant.
Avant de sombrer il eut quand même le temps d’entendre quelques mots qu’on lui prononçait au creux de l’oreille : « Tu as intérêt à rézter en vie. »



Vaan Draculea Bélial - 1745


- J’aurais préféré qu’il soit en un seul morceau, grommela Vaan en croisant les bras sur sa poitrine et en soupirant bruyamment.
Tout en disant cela il observait par le judas de l’épaisse porte de la cellule la masse recroquevillée dans le coin le plus sombre de ladite cellule.
- Je suis désolée mais entre la vie de Raphaël et celle de cette chose, Raphaël a égoïstement choisi la sienne. répondit son interlocutrice sur un ton sec.
Vaan eut du mal à s’empêcher de rire mais il laissa néanmoins transparaître un léger rictus sur ses lèvres. Il avait confié à Merle et Raphaël la mission de lui rapporter un spécimen de sorcier. Il avait malheureusement négligé de préciser en quel état. C’était sa faute après tout.
- Est-on certain qu’il ne pourra pas s’échapper en utilisant un tour ?
Merle secoua la tête. Elle avait coupé ses cheveux pour le besoin de la guerre et ils recommençaient à peine à pousser mais elle n’en restait pas moins belle, même avec sa coiffure d’homme. Elle décocha à Vaan un léger sourire :
- Pas sans cela, dit-elle en sortant de l’une de ses poches ce qui sembla être à Vaan un simple morceau de bois cassé en deux et relié par un mince filin doré. On est à peu près sûr que la magie qu’ils utilisent provient de ce genre de morceaux de bois.
- Et ça marche ? demanda-t-il en haussant un sourcil, sceptique.
- Hélas non. J’ai déjà essayé mais je n’arrive à rien. Enfin, je crois que c’est parce qu’elle est cassée. Normalement, elle n’est pas sensée être coupée en deux.
- Ah...
Vaan fit une légère moue. Il se contrefoutait qu’il manquât des doigts ou même la tête au sorcier si le bâton était la solution mais il ne pouvait en être certain grâce au travail bâclé de Raphaël. Pour dissiper tout doute, il devrait donc interroger le sorcier.
Merle lui tendit le morceau de bois et il le prit avec délicatesse pour éviter de rompre le dernier fil qui retenait les deux morceaux entre eux. Peut être pourrait-il le faire réparer avec un peu de chance. La femme s’inclina de manière roide devant lui et tourna les talons.
Il resta un long moment seul dans le couloir lugubre des cachots à observer le sorcier. Ainsi prostré il ressemblait plus à n’importe quel humain qu’à un formidable guerrier tel que Raphaël et Merle le lui avaient décrit dans les lettres précédant leur retour.
Soudain des pas précipités retentirent dans le couloir silencieux que seul le crépitement des flammes brisaient jusque là.
Il sut bien avant de le voir qui se dirigeait vers lui. Au détour du couloir, Jean le Bienheureux apparu telle une furie. Ses yeux étaient tellement plissés qu’il ne restait plus qu’une fine fente par laquelle ses pupilles semblaient lâcher des éclairs assassins.
Il arriva d’une démarche rapide jusqu’à Vaan et se planta devant lui, bras croisés sur sa poitrine, le toisant du regard le plus effrayant dont le SangDragon était capable.
- Qu’est-ce que « ça » fiche ici ? demanda-t-il de but en blanc. Je croyais que nous devions laisser les sorciers en dehors de cela. Déjà que ta manie de nous révéler au grand jour ne plait pas à tout le monde, autoriser l’existence d’une telle abomination en nos murs va provoquer un tollé au sein du Conseil.
Vaan observa avec circonspection la figure de son mentor. Leur divergence d’opinion n’avait cessé de croître à mesure que le jeune homme grandissait et le fossé qui séparait le maître de l’élève n’était plus relié que par un glissant pont suspendu.
Il était indéniable que Jean le Bienheureux avait été un professeur excellent, le protégeant et lui enseignant son savoir comme nul autre pu le faire. Il était son père de substitution. Mais comme pour les humains, l’adage était toujours le même : « Pour devenir un homme, l’enfant doit tuer le Père. » Et Vaan avait peu à peu pris ses distances, remettant en question chacune de ses croyances, s’interrogeant sur le bien fondé de leurs actions et de leurs idéaux. Ce qui avait résulté de cette introspection n’était pas du tout au goût du Bienheureux.
- Est-ce le Conseil ou plutôt vous qui ne désirez pas étudier le cas des sorciers ? Imaginez ce que nous pourrions faire si nous parvenions à nous approprier et à contrôler leurs pouvoirs ?
- Et comment comptes-tu faire ? En te concentrant très fort ? répliqua le Bienheureux, sarcastique.
- Non. Grâce à ça.
Et Vaan lui agita sous le nez le bout de bois que Merle lui avait confié. Jean se contenta d’hausser les épaules et de rouler des yeux.
- Ca ne marchera pas. Et puis cette baguette est cassée.
- Certes. Mais le sorcier m’apprendra comment en fabriquer.
Jean considéra Vaan un long moment. Puis il haussa une nouvelle fois les épaules et tourna les talons. Vaan l’observa s’éloigner.
- Ca m’étonnerait, entendit-il Jean grommeler, puis le SangDragon disparut par où il était venu.
Vaan se replongea alors dans sa contemplation de la vague silhouette du sorcier, se demandant comme il pourrait le forcer à obtempérer. Il ne pouvait pas trop l'abîmer au cas où la baguette ne suffisait pas. Il devait l'amener à coopérer volontairement. La question était comment y parvenir ?
Après un temps de réflexion il décida que lui offrir un bonbon serait déjà un bon commencement.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Dim 5 Juil - 13:20



Raphaël Draculea Lucifer, le Lys (le Balafré) - 1747


La petite ville était quasiment plongée dans le noir lorsque les quatre jeunes gens s’en approchèrent. Juchés sur leur monture, ils apercevaient le clocher de la petite église qui surplombait tous les autres bâtiments.
Mais ce n’était certainement pas pour se rendre à l’église que les quatre compères avaient parcouru un si dangereux chemin en pleine nuit et si loin de chez eux. Non, en réalité Dieu préférerait ne pas savoir ce qu’ils s’apprêtaient à commettre cette nuit là.
L’un d’entre eux, qui semblait aussi mener la petite troupe, arrêta son cheval alors qu’ils n’étaient plus qu’à une petite centaine de mètres de l’entrée de la ville. Une vague lueur indiquait qu’un vigile montait la garde devant la grande porte.
- On y est, les gars. On va pouvoir enfin s’éclater toute la nuit !
- Nous devons surtout éviter d’attirer l’attention sur nous, Ben. dit le deuxième cavalier en s’approchant. Si on nous reconnaît, qui sait ce qu’il risque de nous arriver quand nous rentrerons.
- Du calme, Rage. J’en connais plein qui y vont chaque soir et ils n’ont jamais été inquiétés. Et quand bien même on nous reconnaîtrait, ces pauvres hères sont tellement terrorisés par nous qu’ils ne diront rien. Pas vrai, Raphaël ?
Le troisième des quatre cavaliers se rapprocha des autres, le dernier restant néanmoins en retrait, ses traits aussi lisse que s’il s’était agi de verre.
Raphaël ignora la question de Ben, se contentant de se pencher entre les deux jeune gens et de murmurer afin que le quatrième cavalier ne puisse pas l’entendre :
- Vous êtes zûr que z’était une bonne idée de l’emmener avec nous ? Ze gars est bizarre.
Ben haussa ses jeunes épaules.
- Il est toujours tout seul à potasser ses livres ou à suivre son père comme un petit chien. Une nuit comme celle que nous allons passer ne peut lui faire que du bien.
- A votre guise. Mais je ne vous conduirais à l’endroit que zi vous m’azurez que perzonne ne fera de grabuge.
- On te l’a déjà promis ! s’exclama Ben en roulant des yeux. Combien de fois Rage et moi allons nous devoir nous répéter ?
Raphaël se mordit la lèvre inférieure, ses yeux trahissant un moment d’hésitation. Des quatre, il était le plus âgé et le seul à avoir déjà eu accès au rang de Frère de Sang. Ses pupilles luisantes suffisaient à le prouver. Mais en tant que tel, se serait lui qui serait jugé coupable si jamais le fils et le neveu du Seigneur Vaan Bélial se retrouvaient dans un sale pétrin.
Le matin même, ils l’avaient coincé au détour d’une allée du jardin intérieur et l’avait presque supplié à genoux de les conduire ici. Il avait fini par sortir le drapeau blanc et avait abdiqué devant leur insistance. Mais maintenant que l’heure approchait, il avait de plus en plus de doute quant à la justesse de sa décision.
Il déglutit péniblement et regarda Ben dans le fond des yeux. Le garçon ne cilla pas.
- Zoit, capitula-t-il enfin. Mais zurtout zoyez prudent.
Et les quatre cavaliers reprirent leur route. Ils passèrent le poste de contrôle sans problème. A peine le garde avait-il entraperçu l’éclat des yeux qui se devinaient sous la capuche de Raphaël, qu’il ouvrit la grande porte puis inclina respectueusement la tête, laissant le champ libre à Ben et aux autres.
Ils chevauchèrent au pas dans les rues désertifiées de la ville, ne croisant à l’occasion qu’un clochard endormi ou un pochtron ivre mort ou les deux.
Ils ne tardèrent pas à passer devant l’église mais la dépassèrent sans même y jeter un coup d’œil, hormis le dernier cavalier qui leva un instant la tête pour observer le haut clocher qui s’élevait au-dessus d’eux comme un arbre de pierre. Puis il suivit les autres en silence.
Deux rues plus loin, Raphaël arrêta son cheval devant une petite maison de deux étages dont la devanture ne payait pas de mine.
- C’est là ? demanda Rage en mettant pied à terre.
- Non, z’est de l’autre côté de la ville ! Evidemment que z’est là.
- Alors nous y voilà.
Ben posa ses poings sur ses hanches et observa un long moment la maisonnée à l’allure douteuse. On avait peine à croire que quelqu’un puisse vivre ici mais de par une des fenêtres recouvertes d’un épais rideau de taffetas rouge, filtrait de la lumière, signe que la maison était habitée.
- Entrons, commanda-t-il aux autres.
Les quatre compagnons poussèrent la porte qui n’était pas verrouillée. Aussitôt une forte odeur de fumée envahie leurs narines. L’intérieur n’avait rien à voir avec l’apparence miteuse du dehors. Eclairée par plusieurs lampes à huile et par un feu qui ronflait dans la cheminée centrale, la pièce était richement décorée.
Où qu’on posa les yeux, tout n’était que parure et dentelle. Des canapés étaient disposés un peu partout dans la grande salle où fumaient paisiblement des hommes au costume élégant et des femmes en tenue… beaucoup plus naturelle.
Soudain, une paire d’yeux marrons surmontée d’une épaisse crinière rousse savamment coiffée par une multitude de broches et de baguettes passa la tête par l’encadrement d’une des nombreuses portes.
- Sire Raphaîîîîîîl ! s’exclama-t-elle presque immédiatement. Quel plaisiiiir de vous revoir dans notre modeste établissement !
- Sire ? s’étonna Ben à l’oreille de Raphaël qui haussa les épaules d’un air de dire qu’il n’y était pour rien.
La paire d’yeux qui appartenaient à une grosse femme dont l’âge était difficilement identifiable à cause de la tartine de maquillage et d’atours qui inondaient son visage joufflu, s’approcha d’eux d’une démarche souple et féline.
Contrairement aux autres femmes dans la pièce qui étaient presque totalement dénudées, elle portait une robe bleue pale qui mettait en avant son opulente poitrine. Une ceinture venait souligner ses hanches larges qui se balançaient au rythme de ses petits pas gracieux.
- Que puis-je pour vous, mon bon sire ? Souhaitez-vous que je vous fasse préparer votre chambre dans laquelle vous pourrez patientez en attendant que Diana ait fini de se préparer ?
- Ce sera avec plaisir, ma chère Elizabeth. Mais comme vous le voyez je ne suis pas seul ce soir et j’aimerais que vos filles s’occupent bien de mes compagnons en mon absence, répondit-il, toute trace de zozotement complètement effacée.
La grosse femme leva un sourcil parfaitement dessiné en dévisageant chacun des visages des compagnons de Raphaël. Puis elle étala un sourire éblouissant sur son visage en revenant à Raphaël.
- C’est la première fois pour eux ? Bien sûr, dit-elle sans attendre la réponse. Ils ont le regard aussi excité que celui d’une pucelle le soir de ses noces. Je vais voir ce que je peux faire pour trouver trois filles qui seront assez gentilles avec ces mignons jouvenceaux. Elle dodelina de la tête. Evidemment mes filles seraient enchantées et cela les aideraient si ces messieurs leur offraient un petit cadeau.
Sans dire un mot, Raphaël porta une main à sa ceinture et y délia une bourse en cuir qui paraissait pleine à craquer et qui cliqueta lorsqu’il la posa dans la paume enfarinée de la dénommée Elizabeth. L’hôtesse fit un léger geste de la main et la bourse disparut comme par enchantement.
- Je crois savoir qui pourrait convenir à vos amis, roucoula-t-elle en invitant Raphaël à la suivre.
Ben et Rage échangèrent un coup d’œil rapide puis emboitèrent le pas à leur aîné. Le quatrième marqua un temps d’hésitation, sembla sur le point de partir, puis se ravisa finalement au dernier moment. Ils passèrent tous les cinq par l’une des portes et se retrouvèrent dans une cage d’escalier beaucoup moins éclairée que la pièce principale.
Elizabeth tendit une petite clé à Raphaël qui s’en empara aussi avidement qu’elle s’était emparée de la bourse.
- Votre chambre habituelle, mon sire. Diana arrivera dans quelque moment, passez une bonne nuit.
Le Frère de Sang disparut rapidement en franchissant le haut des escaliers. Elizabeth se tourna alors vers les trois autres, posa ses mains sur ses hanches et leur fit un clin d’œil coquin.
- A vous messeigneurs. Ne vous inquiétez pas, mes filles vont bien s’occuper de vous.
Ben édifia cette remarque d’un large sourire. Rage se contenta de danser nerveusement d’un pied sur l’autre et le dernier, toujours dissimulé par son capuchon, serra les dents.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Dim 5 Juil - 13:21



Raguel Draculea Bélial, la Malchance - 1747


Raguel était assis sur le lit de la petite chambrette qu’on lui avait attribué quand trois coups doucement frappés résonnèrent à la porte.
- Entrez, dit-il.
Le jeune homme agrippa son pantalon et serra fortement les poings pour empêcher ses mains de trembler alors qu’il observait la fille de joie s’avancer d’un pas feutré vers lui.
Elle n’avait que pour tout vêtement qu’un léger châle noué à la hanche qui ne laissait aucune place à l’imagination tellement le tissu en était fin et transparent. Sa poitrine généreuse se balançait au rythme de la respiration rapide et saccadée qu’elle parvenait merveilleusement à caricaturer comme si la simple vue du jeune homme l’extasiait.
Lorsqu’elle s’assit à côté de lui, Raguel sentit distinctement un parfum de rose qui se dégageait de ses grosses boucles brunes qui lui descendaient jusque dans le dos. Elle lui effleura le bras du bout d’un de ses seins comme par inadvertance et posa une main sur son épaule.
- Comment tu appelles toi ? le questionna-t-elle avec un fort accent étranger tout en papillonnant de ses grands yeux.
- Rage, répondit-il en se tortillant.
La fille de joie émit un gloussement comme s’il venait de lui raconter une blague.
- Rage ? C’est très joli nom. Moi, Anastasia.
- Très joli aussi.
Raguel sentit l’autre main de la prostituée se poser délicatement sur le haut de sa cuisse tandis que l’autre commençait à caresser sa nuque. Immédiatement il sentit ses poils se hérisser.
- Toi pas être nerveux. C’est première fois je sais mais moi m’occuper de toi bien. Pas avoir mal. Toi détendre. Parler un peu si tu veux. Quel âge as-tu ?
Il hésita une fraction de seconde avant de répondre seize ans. En réalité il n’en avait que quinze mais il était relativement assez grand pour faire passer le mensonge. Mais cela n’avait pas vraiment d’importance.
Il se rendit alors compte que la main d’Anastasia avait déjà défait sa boucle de ceinture et s’attaquait aux boutons de son pantalon. Instinctivement il eut un mouvement de recul.
- Du calme, du calme j’ai dit. Moi pas mordre. Enfin, dit-elle en roulant des yeux, sauf si toi vouloir.
- Je crois que je ne devrais…
- Shhh… Toi pas inquiéter. C’est normal être timide première fois.
- Ce n’est pas ce que… bredouilla-t-il en tentant de s’expliquer.
Mais la prostituée venait de terminer de déboutonner son pantalon.
- Pas panique. Pas panique, répéta-t-elle en se baissant lentement.
Il sentit ses lèvres pulpeuses l’effleurer tandis que les mains de l’experte agrippaient son attribut puis l’engloutissait dans sa bouche.
Capitulant, Raguel tenta de se détendre au maximum afin que ce moment passe au plus vite. Il bascula sa tête en arrière et fixa le plafond un moment. Puis, ne pouvant plus s’en empêcher, il ferma les yeux et se mit à songer au beau Raphaël. Bon sang, mais qu'est-ce qu'il lui arrivait ?



Sariel Draculea Lucifer, l'Aigle (le Borgne) - 1747


Il faisait les cent pas lorsque la catin entra dans sa chambre. Il lui jeta à peine un regard, n’osant pas la dévisager. Il n’aurait pas dû venir ici. Il n’aurait pas dû. Son père ne manquerait pas de lui filer une raclée si jamais il découvrait où il s’était rendu en cachette.
En réalité, s’il était venu, s’était uniquement pour tenter de faire la connaissance de Benjamin et Raguel Bélial. Sariel s’était toujours mis à l’écart des autres, dans l’ombre, alors qu’il n’aspirait qu’à venir à la rencontre de la lumière et à crier au monde son existence. Alors, lorsque le fils de Vaan était venu lui proposer de ce joindre à eux dans leur entreprise, il s’était mis dans l’idée d’accepter quoique ceux-ci lui demandent de faire. Il avait vite déchanté lorsqu’il avait appris quel était le but et la destination de leur périple. Par malheur, il était trop tard pour reculer à moins de passer pour un couard.
La catin s’installa sur le lit après s’être dénudée, ce qui ne lui prit pas beaucoup de temps puisqu’elle ne portait quasiment rien et invita d’une voix enjôleuse le jeune garçon à venir la rejoindre.
Sariel s’approcha lentement et posa enfin les yeux sur le corps complètement nu de la femme qui s’offrait à lui. Quelque chose à la frontière de sa conscience s’agita, comme un furtif battement d’ailes qu’il aurait aperçu du coin de l’œil. Mais le frémissement cessa presque immédiatement et il n’y fit guère plus attention.
Il grimpa prudemment sur le lit, tout à côté d’elle et s’y allongea en déglutissant. La pute posa insidieusement une main sur le bas du ventre de Sariel et commença à dégrafer les lourds vêtements qui emprisonnaient sa chair. Il n’aimait pas ça. Un mauvais pressentiment l’assaillit et il se vit soudain perdre le contrôle de la situation. Cela l’emplit d’un trouble qu’il ne parvenait plus à identifier. Il y eut un nouveau bruissement d’ailes cette fois, plus distinct, c’était comme un signal. Le signal qu’il devait tout stopper avant que quelque chose de grave n’arrive. La femme le dégoutait il ne voulait plus qu’elle le touche. D’un geste vif, Sariel empoigna la main de la catin et tourna la tête pour la dévisager vraiment pour la première fois.
- Non, chuchota-t-il en contemplant le minuscule reflet de lui même dans ces yeux noisette qui le fixaient.
- Ne sois pas si effrayé, mon petit. Tout va bien se passer.
Malgré le malaise grandissant qu’il ressentait au plus profond de lui, il la laissa dégager sa main de son emprise, trop confus par ce qu’il se passait en lui, et elle reprit son labeur.
Mais il ne voulait. Il sentait sa transpiration courir sur sa peau, il sentait que quelque chose finirait par déraper s’il la laissait continuer. Le bruissement se réitéra et il aperçu cette fois la forme sombre à laquelle appartenaient les ailes.
- Non, répéta le garçon en se redressant en position assise. Il y a quelque chose… La créature…
- Allons, détend-toi. Tout sera bientôt terminé et tu te sentiras tellement mieux !
Se redressant à son tour, elle passa un bras autour des épaules de Sariel et se mit à jouer avec une des mèches du garçon.
Sariel fut envahi par une bouffée de chaleur incontrôlable suivie immédiatement par une sensation de froid et de vide. Des fragments atroces de sa mémoire refoulée lui revinrent douloureusement à l’esprit alors que la créature noire dissimulée à la limite de sa conscience battait de plus en plus furieusement des ailes comme pour se libérer de chaînes qui l’emprisonneraient.
Il crut qu’il allait défaillir un instant puis, tout revint d’un coup, tel un feu d’artifice les images affluèrent. Des souvenirs inavouables de son père tourbillonnèrent devant ses yeux grands ouverts, à la vitesse de la lumière. Une colère sourde s’empara de lui, écrasant toute forme de pensée cohérente de sa tête déjà brouillée. Alors la créature tapie à la limite de sa conscience déploya ses ailes, libérée de toute contrainte et poussa un hurlement de victoire qui retentit en un millier d’échos dans les tréfonds de son être ébranlant les fondements de sa conscience et l’éclairant enfin de sa douce noirceur.
Presque comme s’il s’était agi d’une autre personne il se vit saisir à la gorge la pute et la renverser violemment contre le sommier du lit. Il serrait si fort qu’elle ne parvenait même pas à émettre le moindre son si ce n’est qu’un vague raclement de gorge.
Les mains paniquées de la catin agrippèrent celles de Sariel pour tenter de dégager la prise qu’il avait sur elle. Mais la rage conférait au garçon plus de force qu’il ne pensait en avoir. Un sentiment de puissance l’envahit peu à peu alors que la pute luttait de plus en plus faiblement pour se dégager de son étreinte mortelle. Pour la première fois de sa vie il avait vraiment le contrôle. Il contrôlait la vie. Il contrôlait la mort. Il était le maître du destin de cette abjecte femelle, destin dont il ne voyait qu’une seule et unique issue : la purgation.
Voyant que Sariel ne lâcherait pas, la pute changea de stratégie et commença à ruer tandis qu’elle tâtonnait des mains pour chercher un objet auquel se raccrocher.
Il regarda la pauvre chose faible se débattre entre ses griffes, spectacle pitoyable d’une souris terrifiée et piégée dans les serres de l’aigle, être majestueux survolant le monde à l’instar du Dieu des cieux. Comment avait-il pu être si naïf ? Il n’avait besoin de personne. Il était fort. Il était puissant. Il n’avait nul besoin de lumière quand l’ombre était son domaine, il en était le prince.
Il était tellement absorbé dans la contemplation du visage violacé qui expirait qu’il ne vit même pas ce que la sale garce utilisa pour le frapper à la tête. Le coup était porté avec l’énergie du désespoir et fit mouche. Sonné, Sariel se retrouva sur le dos, clignant bêtement des yeux. La créature l’exhorta à reprendre ses esprits. Il ne resta pas longtemps dans le cirage mais la prostituée se trouvait déjà à quelques pas de la porte lorsqu’il bondit hors du lit pour la rattraper.
Il arriva in extremis avant qu’elle n’ouvre la porte et ne s’enfuit mais ne put pas empêcher le cri de terreur qui se déploya hors de sa gorge, suave mélodie emplie de notes de terreur. Sariel ne put malheureusement pas profiter de ce succulent éclat de voix car il finirait par attirer l’attention si ce n’était déjà fait. De son poing fermé, il décocha un violent crochet qui déboîta la mâchoire de la geignarde. Elle s’effondra à terre et se recroquevilla sur elle-même en gémissant comme un chiot.
Sariel baissa alors le regard sur elle, la dominant de toute sa hauteur.
- Allons, misérable femme, détend-toi, lui cracha-t-il au visage. Tout sera bientôt terminé et tu te sentiras tellement mieux !
A la frontière de sa conscience il entendit l’écho approbateur de la créature aillée blottie derrière lui.
Alors il se tourna à l’intérieur de lui-même pour lui faire face et lui dit doucement : « Bonjour. Quel est ton nom ? »
La créature était plus ténébreuse encore que le noir le plus obscur, ses ailes déployées formaient une corolle tout autour d’elle. A la salutation de Sariel, celle-ci sourit de ses dents acérées comme des couteaux, acceptant sans condition ce qu’il était vraiment. Car ce cher Sariel savait maintenant exactement ce qu’il était. L’ombre que le garçon projetait, était rattachée à lui au niveau des pieds et se prolongeait jusqu’à elle. Il savait également exactement ce que cette créature était pour lui. C’était son ombre. C’était son cœur. C’était son âme.
Cette nuit là, la lune rieuse, sa plus fidèle compagne, fut témoin de son premier bain de sang.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Lun 6 Juil - 16:30



Sariel Draculea Lucifer, l'Aigle (le Borgne) - 1748


- Est-ce bien clair Gargamel ?
Le susnommé hocha vigoureusement la tête. On ne pouvait être plus clair. Cela n’avait rien de bien compliqué. Cependant le visage de Gargamel afficha soudain un air un peu soucieux.
- Parfaitement, seigneur Bienheureux. Mais n’y a-t-il pas de risque qu’il nous transforme en grenouille ou ne prenne possession de notre corps ?
Jean le Bienheureux émit un léger ricanement qui surpris Sariel, placé un pas derrière lea masse imposante de son père.
C’était un rire si glacé, qui n’avait rien à envier aux tempêtes glacées de l’hiver, que les ailes de la créature frémirent. Il y avait quelque chose chez le chef des SangDragon qui effrayait son ombre.
Il plissa les yeux pour tenter de décoder le message que sa créature tentait de lui faire parvenir.
- Aucun risque, mon ami. La majeure partie des sorciers sont indissociables de leur baguette. Enlevez-leur leur bout de bois et ils sont aussi dangereux que n’importe quel humain.
- Un humain dangereux ! rigola bêtement Gargamel.
- Suffit. J’espère que tu m’as compris.
Gargamel s’inclina.
- Le sorcier ne reverra jamais les lointains rivages de France.



Basile Delacroix - 1748


Ce n’est pas sans un immense soulagement que Basile vit s’éloigner le triste château de Belford où il avait été retenu prisonnier près de trois ans par la petite ouverture de la calèche qui le ramenait chez lui. Prisonnier n’était peut être pas le terme exact. Disons qu’il avait été un invité forcé. Très vite la sombre cellule dans laquelle il avait au départ retenu c’était transformée en une chambre plus ou moins luxueuse – un garde gardait néanmoins l’entre de jour comme de nuit mais c’était pour sa propre sécurité d’après les dires de son hôte, Vaan, un homme à la peau crayeuse.
Celui-ci avait tenté de lui tirer les vers du nez par toutes les flatteries et les promesses possibles pour connaître le secret qui le ferait devenir un sorcier. Et lui, pauvre sorcier sans baguette qu’il était, avait passé plus de la moitié du temps à lui répéter qu’il ne pouvait l’aider, qu’on naissait avec le pouvoir ou non et qu’on ne pouvait l’obtenir d’aucune manière que se soit.
Le SangDragon s’en était révélé très déçu mais n’avait pas lâché l’affaire pour autant. Il avait commencé à échafauder des plans – brillants pour l’un, farfelus pour l’autre – quant au devenir des relations que SangDragons et sorciers pourraient entretenir à l’avenir.
Bien que Basile n’était pas contre, car en effet ils étaient de puissants alliés et seraient certainement un atout non négligeable pour les années à venir, il ne pouvait cependant s’empêcher de se méfier de ces créatures aux travers nombreux et à la violence facile. L’idée qu’ils se nourrissent parfois d’humains pour soulager leurs humeurs l’emplissait de terreur. Vaan lui avait même proposé d’y goûter une fois. Il avait bien entendu poliment refusé, prétextant qu’il avait déjà mangé et qu’il n’avait plus faim.
Pour l’instant il préférait penser à autre chose. Il allait enfin pour retrouver son foyer qu’il avait quitté depuis trop longtemps déjà. Tout le monde devait le penser disparu à jamais. De plus, la question de savoir si son frère Anselme était en vie le torturait depuis de nombreuses années. Tout cela faisait bondir son cœur à un rythme effréné et il fut saisi d’allégresse lorsque la silhouette lugubre du château disparu complètement de l’horizon.
Alors la calèche s’arrêta brusquement qu’il faillit être éjecté de son siège. Il se mordit la lèvre inférieure. Maudite route rocailleuse ! Pourvu qu’aucun des essieux ne se soit fracturé.
Il entendit le cocher descendre de son perchoir et ses pas crisser sur le sol caillouteux. Il sembla s’arrêter au niveau de la portière de la voiture. Basile vit le contour de sa tête derrière le rideau de fenêtre qui le protégeait du soleil.
- Que se passe-t-il, cocher ? le héla-t-il de l’intérieur.
- Envie d’pisser, m’sire.
Les épaules de Basile se détendirent légèrement et il se rendit compte qu’il avait retenu sa respiration. L’air emplit à nouveau ses poumons et il s’adossa confortablement contre son siège. Fermant les yeux, il enjoignit son cœur à battre plus lentement.
Il n’aurait pas dû fermer les yeux. Son cœur s’interrompit brusquement comme s’il avait été arraché de sa poitrine mais il ne put jamais le vérifier car il était déjà mort.



Anselme Delacroix - 1748


Anselme étudiait un vieux manuscrit retraçant la vie d'un de ses plus célèbres aïeuls : le Souverain Noir Maulkin lorsque son regard fut brusquement attiré par la fenêtre grande ouverte à côté de lui. Mais tout ce qu'il vit ne fut d'abord que le ciel bleu et quelques nuages qui paissaient paisiblement comme un troupeau de vaches.
Il allait rependre sa lecture quand soudain un aigle s'envola dans le ciel, juste à quelques dizaines de mètres de la tour dans laquelle il se trouvait.
Il eut à peine le temps d'apercevoir le long serpent qu'il enserrait entre ses puissantes griffes avant que celui-ci ne disparaisse de son champ de vision.
Il frissonna sans raison apparente, comme assailli d'un étrange malaise, puis se remit à la lecture de son parchemin.

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MessageSujet: Re: Sui Generis [17]   Dim 2 Aoû - 19:41



L'Albinos Draculea Bélial - 1752


Les tambours résonnaient partout dans les bois. Les animaux avaient fui depuis fort longtemps déjà. Les feuilles des arbres semblaient frémir mais ce n’était le vent qui s’insinuait entre les branches. On aurait dit que la Mort et sa robe de brume marchait dans la forêt.
Pourtant, il n’en était rien. Les tambours qui résonnaient étaient ceux de la Confrérie, la branche de SangDragon qui avait quitté la tutelle du Conseil des Frères de Sang pour se rallier au nouveau groupe montant, réfugié dans les chaudes terres montagneuses du Nord.
A leur tête, fier dans son armure, se trouvait celui qu’on appelait l’Albinos, l’homme en qui on avait vu le prochain leader des générations futures. Son but était des plus simples : reprendre ce dont on l’avait privé. Elevé depuis sa plus tendre enfance dans le but de faire de lui le meilleur dans tous les domaines – et il l’était devenu, – l’Albinos sentait déjà son sang bouillir rien qu’à l’idée des futures batailles qu’il devait encore mener pour redorer son blason, souillé par la traîtrise et la perfidie du Conseil.
D’un geste de la main, il ordonna à ses troupes de s’arrêter. Aussitôt les tambours se turent et un lourd silence s’installa dans l’immense forêt que toute vie avait désertée. Seul le frémissement des branches était perceptible.
Le SangDragon démonta son cheval et mit pied à terre. Les quelques rayons de lune qui filtraient par les branches éclairèrent un instant son visage. Il était surprenant de par la dureté de ses traits qui contrastait avec sa supposée jeunesse. Ses joues creuses attestant de nombreuses épreuves passées, le froncement de ses sourcils, son teint fantomatique et ses yeux couleurs rubis rendaient son apparence terrifiante. Plus grand que la plupart de ses confrères, l’Albinos était de loin le plus remarquable.
Il marcha à grand pas vers Azraël, son "neveu". L’homme qui faisait une tête de moins que son maître s’inclina humblement en présentant l’énorme épée dentée qui officiait d’arme principale de l’Albinos. Celui-ci s’en saisit d’une main et la souleva comme s’il ne s’agissait que d’une simple barre de fer et non une arme de plusieurs dizaines de kilos.
Il se tourna ensuite vers ses troupes et planta son épée dans le sol. Elle s’y enfonça comme du beurre, l’arme restant plantée, garde en l’air. L’Albinos écarta alors ses bras musclés sur lesquels briller sa lourde cotte de maille et les armoiries de la Confrérie puis s’écria :
- Mes Frères ! Voici des jours que nous marchons à travers ces terres hostiles à la recherche du sang des traîtres qui nous ont privés de l’avenir radieux qui nous était promis. Aujourd’hui, nous sommes enfin arrivées à destination. A partir de cet instant, ce territoire est nôtre.
Des cris enthousiastes s’élevèrent dans les rangs. L’Albinos eut un sourire féroce puis il ramassa son épée et donna l’ordre de monter le camp. En quelques minutes les guerriers qui traînaient leurs affaires commencèrent à s’afférer, les uns montant les tentes, les autres allumant des feux pour établir un périmètre de sécurité ou permettre de cuire les vivres. L’Albinos surveillait le tout d’un œil vigilant. Il ne laissait rien paraître mais au fond de lui-même il était satisfait. C’était un bon début.

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