
Fifth Nightmare : You Are Not Alone
17 Janvier 1998
Une respiration rauque et saccadée. Une vue brouillée par les ténèbres. Un arrière goût de salive dans la bouche. Un bruit de pas dans le silence. Une main en contact avec le bois lisse.
Une présence. Apaisante, douce et attirante. Une présence. Apaisante, douce et attirante.
Elle se redressa lentement, en se frottant les yeux, le drap glissant le long de son corps révélant une grosse chevelure blonde, un visage rond aux lèvres pulpeuses et deux seins menus qui pointaient vers l’avant.
La femme ne semblait pas vraiment inquiète. Elle parcourut la pièce du regard en plissant ses petits yeux verts en amande comme si elle pouvait voir dans le noir.
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Jean ? Jean c’est toi ?Il ferma la porte derrière lui et répondit :
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Oui, oui c’est moi.Et un long hurlement d’agonie se répercuta dans la nuit.
« Lorsque viendra le jour où le dernier Dragon contre sa raison à la folie succombera, de la main même de sa propre chair et de son propre sang il périra. Ainsi les familles ennemies du Dragon et de la Croix cesseront leur combat car plus d’héritier il n’y aura. »
Jean, assis sur le rebord d’une fenêtre, mâchouillait un chewing-gum, le regard perdu dans le couchant. Les rayons du soleil faiblissaient à vue d’œil et seraient bientôt engloutis derrière les collines luxuriantes de la forêt roumaine.
Un froissement d’étoffe le tira de sa contemplation puis une main se glissa tout contre son torse.
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Tu es encore debout ? lui demanda une voix douce à son oreille.
Il ne répondit pas tout de suite, savourant les lèvres pulpeuses qui avaient entrepris de le couvrir de baisers au creux du cou.
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Je ne suis pas fatigué, répondit-il enfin en baissant les yeux.
J’ai besoin de réfléchir.-
Ah oui ? Et à quoi donc ? Il regarda la main qui reposait toujours sur sa poitrine et suivit le membre des yeux jusqu’à la jointure du coude. Là, telle la brume matinale d’un mois d’hiver, flottait sinistrement le tatouage maudit : le crâne à langue de serpent.
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Demain je dois rencontrer les personnes envoyées par le Seigneur des Ténèbres. Il hésita.
Elles me fichent la frousse.C’était un euphémisme. Ces quatre hommes le terrifiaient. Ce ne pouvait pas être un hasard que le Seigneur des Ténèbres envoie précisément ces quatre personnes. Il savait forcément pour lui et Maugrey. Il avait découvert que le Comte n’était qu’un agent double sous couverture. Elles étaient venues pour l’exécuter. Si ce n’était pas cela, alors le sort qu’il se voyait réservé était encore bien pire qu’endurer mille morts.
Alors que la raison aurait voulu qu’il fuie le plus loin possible, il ne pouvait se résoudre à partir. Après tout, s’il avait accepté cette mission à long terme c’est parce qu’il avait déjà cherché à fuir. Fuir Vaan et son héritage : les SangDragons. Des tueurs de sang froid immortels dont la perversité n’avait d’égal que leur égo démesuré.
Il avait échoué. Les SangDragons étaient de retour dans sa vie. Les quatre messagers arrivés très tôt ce matin n’étaient autres que son pire cauchemar. Des SangDragons au service du Seigneur des Ténèbres, il ne pouvait y avoir plus mauvaise combinaison. S’ils avaient réussi à venir le chercher jusqu’ici, ils le retrouveraient n’importe où. Il était inutile de tenter de s’échapper, quoi que ces monstres aient reçu comme mission.
Mais la véritable raison de son renoncement à prendre ses jambes à son cou était plus profonde. La première fois qu’il était parti il n’avait abandonné qu’une sœur – certes elle comptait beaucoup pour lui mais c’était une grande fille qui savait se débrouiller. Aujourd’hui, il était marié et avait trois jolies petites filles. Certes au départ ce mariage n’avait été qu’une mascarade pour s’assurer une place auprès de la communauté roumaine fidèle au Seigneur des Ténèbres. Mais avec le temps il était véritablement tombé amoureux de Francheska qui, malgré ses convictions, était quelqu’un de merveilleux. Elle n’avait juste pas eu la chance de tomber sur les bonnes personnes avant qu’ils se rencontrent. Il n’arriverait jamais à l’abandonner ni elle, ni aucun de ses enfants. Il devait faire face et attendre.
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Allons, comment peuvent-elles te faire peur à toi, l’homme le plus courageux du monde ? répondit Fransheska en riant.
Le Maître à sans doute entendu parler de tes exploits et les a envoyés pour te féliciter. Peut être nous appellera-t-il bientôt à ses côtés ? Ne serait-ce pas merveilleux ?Le Compte se retint de frémir à cette idée. Revenir à Londres ? Il faudrait qu’il devienne fou pour jamais y songer. Sentant que la discussion prenait une pente glissante, il changea de sujet :
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Je ne t’ai pas vue de la journée. Où étais-tu passée ?Fransheska haussa les épaules et l’embrassa sur la bouche.
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Quelle importance ? Je suis là maintenant.Le lendemain :
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Il serait tellement plus simple si tu te laissais faire ! lui cracha le SangDragon borgne en pleine figure.
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Je n’ai pas l’intention de devenir l’un des vôtres. Vous n’êtes que des créatures sans foi ni loi, vous ne méritez même pas d’exister.L'éborgné éclata de rire.
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Tu n’en as peut être pas l’air et pourtant tu es déjà l’un d’entre nous. Avant même ta naissance, lorsque ton père s’est déchargé dans ta mère il était déjà inscrit dans tes gènes que tu deviendrais comme nous.-
Jamais.Jean faisait tout son possible pour ne pas laisser transparaître la peur qui tourbillonnait dans ventre. Il savait qu’il n’avait aucune échappatoire. Même s’il arrivait à sortir sa baguette de sa poche et à neutraliser l’un d’eux, les trois autres se chargeraient de lui instantanément. Le moins qu’il pouvait faire c’était de rester le plus passif possible.
Le borgne grogna quelque chose dans une langue que le Comte ne connaissait pas d’un air moqueur. Un autre, dont le visage n’exprimait rien, lui répondit sèchement dans le même dialecte inconnu. Puis celui-ci se tourna vers Jean, braquant ses grands yeux effrayants sur lui :
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Pourquoi t’attacher ainsi à ton humanité. Je peux sentir ta peur. La peur de mourir transpire par tous les pores de ta peau. T’éveiller ne serait que te libérer de ce fardeau. Tu serais à jamais jeune, plus fort, plus rapide et plus résistant.-
Je ne désire certes pas mourir, mais je préfèrerais encore moins devenir l’un de vous. Je sais d’où vous tirer tous vos beaux pouvoirs. Vous avez besoin de chair et de sang pour que tout fonctionne normalement, sinon vous perdez le peu de raison qu’il vous reste et devenez des bêtes folles furieuses. Jamais je n’accepterais ça. -
C’est en effet le prix à payer pour une telle vie. Mais un humain meurt dans tous les cas, ce que nous faisons ne faits qu’avancer de quelques années l’inéluctable échéance. Il fit une courte pause puis un fin sourire étira sa lèvre supérieure, il paraissait faux.
Et puis avec toutes ces aptitudes extraordinaires, nous pouvons découvrir les secrets que nous cachent les personnes que nous aimons le plus monde. D’abord Jean ne comprit pas l’allusion mais très vite il se rendit compte de qui le SangDragon voulait parler.
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Laissez ma femme en dehors de tout ça, compris ? Si jamais vous…-
Si jamais nous… ? répéta le SangDragon dont le sourire artificiel s’élargit de plus belle.
Que comptes-tu faire contre nous, faible petit sorcier ? Tu ne peux rien dans l’état actuel des choses. -
On pourrait te tuer avant même que ta main ait pu toucher la baguette au fond de ta poche, renchérit le borgne.
Impuissant, le Comte serra les dents, réfléchissant à toute vitesse. Plus la conversation avançait, plus il se retrouvait embourbé. Les SangDragons savaient pour sa femme et certainement aussi pour ses filles. Il ne pouvait pas se protéger sans risquer de les mettre en danger.
Le SangDragon au visage impassible s’avança d’un pas et lui tendit la main.
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Très bien. Je ne veux pas te forcer. Mais avant que nous ne prenions congés, je voudrais te montrer quelque chose.Perché sur un toit enneigé d’une maison voisine à la sienne, Jean ne pouvait plus s’empêcher de trembler. Mais ce n’était plus la peur qui occupait le jeune homme mais bien un sentiment de perte et de colère.
A son côté, le SangDragon posa une main glacée sur son épaule. Le malheureux sorcier ne tenta même pas de se dégager malgré l’horreur que lui procurait ce contact.
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Tu vois, si tu avais été l’un d’entre nous, tu t’en serais aperçu depuis longtemps. Je l’ai compris à l’odeur qu’elle dégageait hier. Ce mélange subtil de muqueuse et de liquide séminal, ça ne trompe pas. Et que t’a-t-elle répondu déjà lorsque tu lui as demandé où elle avait passé sa journée ? Il feint de réfléchir une seconde.
Ah, oui ! Que le plus important était d’être ensemble.-
Taisez-vous ! Je ne peux pas en supporter davantage.Jean ferma les yeux et se boucha les oreilles. Mais les images qu’il avait vu de sa femme en train de faire l’amour à un autre homme semblaient ne pas vouloir quitter sa rétine et continuaient à flotter devant lui comme un mirage. Pourtant ça ne pouvait pas être un mirage. Il n’avait qu’à ouvrir les yeux et il la verrait là, transpirant et jouissant dans son propre lit, ses seins bondissant à chacun des coups de butoir portés par son amant, laissant les grosses mains de l’animal fermement placées sur ses hanches parfaites.
Il voulait crier mais sa poitrine était trop douloureuse. Il y avait comme un vide, comme si quelque chose lui avait été arraché. Ses entrailles pendaient misérablement à l’air libre et un froid intense s’engouffrait dans son ventre lui gelant le cœur. Il fallait que ça s’arrête.
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Partez ! sanglota-t-il à l’adresse du SangDragon.
Partez, je ne veux plus vous voir ! Laissez-moi tranquille.-
A ta guise.Jean n’entendit qu’un léger froissement d’habits puis plus rien à part sa propre respiration. Il ouvrit les yeux. Le SangDragon avait disparu. Aucune trace de pas sur le toit n’indiquait par où il était parti.
*
Sariel s’approcha de Remiel qui s’était dissimulé sous le porche d’une maison en contrebas.
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Tu crois que ça suffira à le convaincre ? Le SangDragon hocha la tête.
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Dans l’état d’esprit où il est, je suis certain qu’il tuera l’homme. Et avec un peu de chance, peut être la femme. Dans tous les cas, il est trop tard.La bouche de Sariel se fendit d’un grand sourire.