Décembre 1998
Phalange I : Liens
La gamine était nonchalamment installée sur un siège en face moi. Elle ne semblait presque pas concernée par sa situation et cette attitude me portait particulièrement sur le système. Je fourrageais dans son dossier – assez conséquent malgré son jeune âge.
Son casier judiciaire était emplie de petits vols et de délits mineurs : vols de nourriture, dégradations diverses et variées, insultes… Maugrey ne pourrait donc jamais mettre un peu de plomb dans cette petite écervelée ? Il y avait bien longtemps que j’avais renoncé de discuter avec mon ancien boss de l’éducation de la jeune fille. A chaque fois il haussait les épaules et repartait l’air rêveur comme s’il revoyait sa propre jeunesse.
Oui, Ael était bien une petite délinquante qui à chaque fois parvenait à s’en tirer sans trop de bobos. Je savais que les relations de Maugrey n’y étaient pas pour rien mais un petit séjour à l’ombre lui remettrait peut-être enfin les idées en place.
Je refermais le dossier d’un coup sec et me penchais vers la jeune fille, ses cheveux blancs comme neige formant un halo tout autour de sa tête.
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Bien… Au risque de me répéter pour… (Je jetais un œil au numéro de la page qui clôturait le dossier.)
la trente-septième fois, je pourrais de faire mettre sous les verrous pour moins que ça ces temps-ci. Tu n’es même plus mineure. Si jamais ton dossier parvient à remonter jusqu’à mes supérieurs, tes récidives risquent peuvent te valoir un bon moment de prison ferme.Je soupirais. Malgré mon ton formaliste et mes remontrances, je me demandais pourquoi je m’évertuais encore à aider cette petite. Cela faisait cinq ans que je la voyais aller et venir dans mon bureau. Elle devait avoir dans les quinze ans quand Maugrey avait commencé à s’occuper d’elle et même si nous n’étions pas devenues si proche que ça, je la connaissais assez bien pour savoir que ce n’était qu’une tête de mule qui ne changerait jamais. C’est ce qui m’inquiétait d’ailleurs.
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Ecoute, nous sommes en temps de guerre. Je n’aime pas dire ça mais parfois le ministère choisit un bouc émissaire pour montrer l’exemple. Qui se souciera de l’innocence ou pas d’une gamine des rues qui fait du vol à l’étalage ?-
Et vous croyez qu'une gamine suffira comme bouc émissaire? De plus, je vole pour survivre si le ministère s'occupait de ses citoyens plutôt que de courir après des chimères je n'en serai pas réduite à cela !Pas si bête pour une sans le sou. J’avais tenté de lui faire peur mais malheureusement ma tactique avait lamentablement échouée. Enfin, je n’avais nulle envie de voir la petite atterrir dans mon bureau encore une fois et je tentais dons une nouvelle fois d’enfoncer le bouchon.
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Mmh… Avant-hier à Central Park, trois morts. Il y a quatre jours dans le centre-ville de Londres, deux morts et vingt-trois blessés après l’explosion d’une borne anti-transplannage. Il y a deux semaines en Ecosse, une femme et son enfant assassinés juste après la disparition du mari. Tu trouves toujours que se sont des chimères ? Tu lis le journal au moins ? Tu sais probablement que Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom est de retour ? Ael acquiesça silencieusement. Bien. C’était déjà un bon début. Au moins elle lisait la Gazette.
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Alors que tu sois une gamine ou la plus vieille des sorcières, si jamais on déclare que tu es une partisane du Seigneur des Ténèbres, ton âge et ta condition ne feront aucune différence. Ca s’appelle de la propagande, et de la désinformation. C’est ce dont les journaux à scandales nous accusent toujours de faire. Simplement là, c’est la réalité. Soit nous rallions la confiance du peuple auquel cas nous pourrons escompter sur une plus grande coopération soit nous avons déjà perdu la guerre.-
Pourquoi me dire tout ça ? Qu’attendez vous de moi ?Intérieurement je poussais un soupir de soulagement. La jeune fille commençait enfin à se poser les bonnes questions. C’était un petit pas mais un pas quand même. Cependant je devais encore assurer si je voulais clore ce chapitre une bonne fois pour toute.
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Ce que j’attends de toi c’est que lorsque tu quitteras ce bureau, je ne veux plus jamais te voir y remettre les pieds. Si tu vas trop loin je ne pourrais plus te couvrir. Je veux que tu arrêtes tes bêtises et que tu te comportes comme une honnête femme de ton âge. Maugrey ne te donne pas d’argent pour vivre ?Ael hocha la tête faisant remuer son halo de cheveux blanc ébouriffé.
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Ouaip mais pas assez. Elle n’était pas possible cette fille. Si jamais je devais avoir un enfant, je priais pour qu’il ne fût pas comme elle.
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Trouve-toi un boulot alors. Tentais-je d’argumenter.
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J’fais déjà du bénévolat pour l’orphelinat.Je poussais un profond soupir de découragement. Je n’arriverais rien. Pourquoi à chaque fois devais-je insister pour changer le comportement d’Ael ? Il n’y avait rien à faire. A vingt ans son éducation n’était plus à faire et j’en voulut à Maugrey de ne pas s’être montrer plus ferme avec elle. Enfin, quand on connaissait le bonhomme, il ne fallait pas s’étonner. Le vieil homme était toujours entouré de ces gens mystérieux et dont on pouvait douter de l’honnêteté.
Je fixais la pendule derrière Ael, juste au-dessus de la porte. L’aiguille indiquait vingt-deux heures. J’étais au boulot depuis plus de quatorze heures d’affilées ! Cette prise de conscience me ramena soudain à la réalité de la limite de mon corps. J’avais les traits tirés et les fesses engourdies à force de rester assise sans bouger et mon estomac était plus bas que mes talons si cela était encore possible.
Il était temps d’arrêter. Je lançais un regard désolé vers cette fille des rues. Elle était futée mais les circonstances avaient fait d’elle ce qu’elle était. Je n’y pouvais rien et je ne pourrais certainement pas la changer. Tant pis pour elle. La prochaine fois elle devrait assumer ses responsabilités. Oui. Il était temps d’arrêter de s’inquiéter pour les autres…
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Hey, c’est terminé ?Je baissais les yeux sur mon bureau pour signifier mon accord. Et mon regard se posa sur le cadre photo posé devant moi. Il s’agissait de Jean lorsqu’il avait une vingtaine d’année. Il avait les cheveux coupés court à la façon de militaires et les rides de son front n’étaient pas encore visibles.
Peut-être devais-je arrêter de m’inquiéter mais devais-je aussi perdre par la même occasion les gens que j’aimais ? Je regardais à nouveau Ael, cette fille qui n’avait pas été gâtée par la vie et qui malgré tout continuait à avancer. Moi aussi je devais relever la tête et me remettre à marcher.
Je souris à la jeune fille :
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Bien. Puisque nous en avons terminé, voudrais-tu m’accompagner au restaurant ? Je suis morte de faim. Je lui fis un clin d’œil maladroit.
C’est moi qui invite bien sûr.
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Que les lumières s'éteignent et qu'arrive la nuit.